Les Nuits d'été
Thomas, Mehdi et Louise se connaissent depuis l’enfance.
À cette époque, Les Verrières étaient un terrain de jeux inépuisable. Aujourd’hui, ils ont grandi, leur quartier s’est délabré et, le temps d’un été, l’usine devient le centre de leurs vies.
L’usine, où leurs pères ont trimé pendant tant d’années et où Thomas et Mehdi viennent d’être engagés.
L’usine, au centre de la thèse que Louise prépare sur les ouvriers frontaliers, entre France et Suisse.
Ces enfants des classes populaires aspiraient à une vie meilleure. Ils se retrouvent dans un monde aseptisé plus violent encore que celui de leurs parents. Là, il n’y a plus d’ouvriers, mais des opérateurs, et les machines brillent d’une étrange beauté.
Grande fresque sur la puissance et la fragilité de l’héritage social, Thomas Flahaut écrit le roman d’une génération, avec ses rêves, ses espoirs, ses désillusions.
(Présentation du livre, Éditions de l’Olivier)
Recensione
Après son premier roman apocalyptique Ostwald (Éditions de L’Olivier, 2017), où une famille en pleine déliquescence doit faire face à l’explosion d’une centrale nucléaire, Thomas Flahaut nous livre avec Les Nuits d’été un autre récit de délitement, celui d’une usine proche de la fermeture, d’une nouvelle génération ouvrière aux espoirs déçus.
Mehdi, Thomas et Louise sont enfants d’ouvriers. Tous trois ont grandi dans le quartier des Verrières, à Montbéliard, dans le Doubs, une petite ville proche de la frontière franco-suisse. Or, leurs trajectoires respectives divergent. Mehdi vit en nomade, passe ses hivers dans le restaurant d’une station de ski en Valais et travaille durant ses nuits d’été à l’usine Lacombe, dans le Jura suisse, où son père a trimé toute sa vie. Après un cuisant échec académique, Thomas, lui aussi sur les traces de son « daron », débarque chez Lacombe. Quant à sa sœur jumelle, Louise, elle vient tout juste d’être engagée pour une thèse en sociologie. Son sujet, ce sont eux, Mehdi, Thomas, leurs pères, les ouvriers frontaliers.
Thomas Flahaut croise sa propre expérience de l’usine avec celle de ses personnages, dont l’un d’entre eux porte son nom. Il s’inspire librement de L’Établi de Robert Linhart (Éditions de Minuit, 1978), qu’il cite en exergue : « Nous, une nuit invisible nous enveloppe ». L’imaginaire de la fabrique, autrefois indissociable de la cadence infernale du travail à la chaîne illustrée par les gesticulations rapides et désarticulées de Chaplin, avait pris une nouvelle forme sous la plume de Robert Linhart qui évoquait son rythme lent, continu et terriblement monotone. Quarante ans plus tard, l’usine a encore changé de forme et s’est transposée tout entière à l’intérieur de la machine automatisée. L’auteur nous en propose une image renouvelée et saisissante.
Quand le personnage homonyme de l’auteur franchit pour la première fois les portes de ce bâtiment mythique, où s’est emmuré son père pendant des années, tous ses sens sont mobilisés. L’odorat, d’abord, quand il découvre l’odeur de « fer brûlé et de plastique fondu » de la salle des machines. Puis l’ouïe, la rumeur lancinante et ininterrompue des machines pourtant presque immobiles. Et finalement la vue, les couleurs des uniformes de travail qui cristallisent la hiérarchie entre les opérateurs et le chef d’atelier, les uns en gris, l’autre en rouge. Tout cela contribue au sentiment d’irréalité qui frappe Thomas lorsqu'il traverse la grande halle, comme dans un rêve. Les pièces produites par les machines, dont personne ne comprend vraiment l’utilité, apparaissent comme par magie. Un calme trompeur qui dissimule la violence d’une cadence toujours bien réelle, qui n’a jamais cessé de meurtrir et d’aliéner les corps et les esprits.
Cet été-là, Mehdi est surpris de constater que l’entreprise Lacombe s’est dépeuplée. La réduction d’effectif fait planer au-dessus de sa tête la menace d’une fermeture imminente, et avec elle, la peur de se faire vider, de se retrouver sans rien, comme « une feuille de papier soudain crevée par un canif ». Pour Mehdi, l’usine est devenue le théâtre d’une sorte de guerre froide. Alors, pour « laisser la vitesse le nettoyer de la nervosité de cette journée qui colle à sa peau comme une crasse », Mehdi enfourche sa Kawasaki et embrasse avec avidité la route qui défile à toute vitesse sous ses roues.
Le vent s’engouffre dans son débardeur orange, le tissu ondule autour de ses épaules, corolle de fleur couronnant ses bras-tiges couverts de tatouages tribaux, mains-racines gantées de noir.
Mehdi est chargé de former Thomas à la tâche d’opérateur et c’est à contrecœur qu’il lui apprend cette « langue étrangère » qu’est l’usine – il sait que le bruit envahira bientôt les rêves de son ami. Les longues nuits blanches passées à obéir aux injonctions de la machine, « Error vacuum », auxquelles il faut répondre par la même action, cent fois répétée, « Menu. Parameters. Reset. », ces nuits d’été-là auront peut-être raison d’eux.
Si le vacarme des machines est constant, les hommes, eux, s’enterrent dans un silence de plomb. C’est la « maladie de l’usine ». Le père de Thomas ne parle pas, son mutisme est « sa manière d’être, son éthique », et ses seuls mots sont des reproches. Bien que Thomas ne craigne pas la contagion, il s’enlise lui aussi dans un silence mensonger, cachant à ses parents qu’il a raté ses études.
À l’instar de Thomas, Louise vit une coupure biographique forte lorsqu’elle quitte son quartier d’enfance pour entamer des études. En transfuge social, elle vit un reclassement qui complique autant son intégration dans le milieu intellectuel et bourgeois que son retour au bercail. Avec sa thèse, elle veut rendre visibles ceux qui pendant trop longtemps ont été ignorés de tous, donner une voix à ceux qui n’ont pas été entendus. Mais comment parler de Mehdi, de Thomas et de leurs pères, sans les blesser, sans en faire des « animaux de zoo » ou « imposer entre elle et eux ce qu’elle ne peut que voir comme un rapport de domination » ? Thomas imagine que si Louise était là, avec lui dans l’usine, elle pourrait faire l’inventaire de « toutes ces pensées et ces choses qui sont comme des fougères et des fleurs » pour en faire un herbier :
[…] un herbier dont Thomas imagine qu’il compterait des dizaines de volumes tant sa fascination d’être ici, enfin, élargit le visible, agrandit l’atelier pour lui donner la taille du monde.
Derrière la figure gémellaire de Thomas et Louise se dessine un double de l’auteur qui, par la pratique, puis l’écriture, s’empare de son propre héritage ouvrier pour le donner à voir au lecteur. Thomas Flahaut alterne les points de vue des trois protagonistes au fil des chapitres, narrés à la troisième personne, pour étoffer l’univers de son récit et lui permettre de représenter un foisonnement d’enjeux sociaux et affectifs. Les personnages des Nuits d’été sont palpitants de vérité jusque dans les dialogues, où le langage de chaque locuteur s’imprègne de références sociales et culturelles, sans toutefois tomber dans la caricature. Enfin, l’auteur évite l’écueil d’une parabole banale. Face à la violence du travail à l’usine, l’abandon des classes populaires de la part des autorités – ces patrons suisses qu’on ne voit jamais – et la désolation de ces territoires de confins, Thomas Flahaut ne prétend pas apporter de solution, mais dresse un portrait complexe et magnifique de sa génération ainsi que d’un milieu ouvrier fantomatique. Bien loin de l’insouciance adolescente des soirs d’été, l’auteur nous immerge dans les nuits sans songe d’un jeune trio sur la frontière entre deux territoires, entre deux mondes.
Un monde qui a aboli le soleil par le sommeil. Un monde où n’existe que la succession infinie des nuits d’été.