Manifeste incertain 9
Avec Pessoa. L'Horizon des événements. Souvenirs. Fin du Manifeste

C’est une sorte de miracle si l’on a pu exhumer les écrits de Fernando Pessoa, retrouvés dans une malle. Désormais l’un des écrivains les plus célèbres de son siècle, Pessoa n’avait presque pas été publié de son vivant. Dans ce neuvième et ultime Manifeste incertain, nous assistons à l’éclosion, non seulement du poète portugais lui-même, mais de ses principaux «hétéronymes» — Ricardo Reis, Álvaro de Campos, Alberto Caeiro et Bernardo Soares —, dont il avait soigneusement créé l’œuvre et la biographie. Nous le découvrons en Afrique du Sud, durant sa jeunesse, puis à Lisbonne sous les traits d’un modeste employé de bureau. Mais qui donc se cache derrière ce personnage terne et effacé, qui n’aura connu qu’un seul amour, platonique et malheureux?
Quittant le mode biographique, l’auteur nous entraîne également dans ses propres aventures, dans le Sahara, aux États-Unis, en Chine populaire et dans différents pays d’Europe. Unissant des voix distinctes, ce dernier Manifeste incertain explore biographie et autobiographie, narration et introspection, rêves et réalités, dans un récit délibérément labyrinthique jalonné de plus de deux cents dessins.

(Présentation du livre, éditions Noir sur Blanc)

Recensione

di Anne-Lise Delacrétaz
Inserito il 21.10.2020

« Les destins que j’ai sollicités, je ne les ai pas choisis : ils se sont imposés à moi au hasard des lectures et des rencontres. » Pour le neuvième et ultime tome de son Manifeste incertain, Frédéric Pajak a lu Le Livre de l’intranquillité et rencontré Fernando Pessoa.
Dans sa biographie factuelle et rigoureuse, l’auteur franco-suisse multiplie paradoxalement les dates pour retracer le destin de celui qui aurait voulu préserver le mystère : « Si lorsque je serai mort, on veut écrire ma biographie,/il n’y a rien de plus simple./ Elle n’a que deux dates – celle de ma naissance et celle de ma mort/entre l’une et l’autre tous les jours sont à moi ».

Pessoa naît en 1888 à Lisbonne, comme nous le rappelle Pajak qui dessine superbement, dans toutes leurs nuances claires ou charbonneuses, les pavés de la capitale. Après la mort prématurée de son père, le jeune Fernando embarque avec sa mère et son beau-père pour l’Afrique du Sud. À dix-sept ans, il est de retour dans sa ville natale, où il mènera une existence modeste d’employé de bureau. Le soir, il donne vie et œuvre à plus de quatre-vingts hétéronymes, ses avatars d’écriture. Versé dans l’astrologie, Pessoa avait prédit sa propre disparition en 1937 ; il meurt deux ans plus tôt, à l’âge de quarante-sept ans, méconnu du grand public, estimé d’un petit nombre.

Trajectoire personnelle ou rapport à la création, tout semble opposer les deux écrivains. Si chacun a perdu son père alors qu’il était enfant, le silence de Pessoa et son apparente indifférence déconcertent Pajak, lui qui tourne sans fin autour de ce drame primordial et dédie son dernier Manifeste à sa mère et à son frère récemment disparus : « Maria Madalena aura six enfants, dont trois seront morts en bas âge. Autant de morts et pas un mot sur eux. Autant de chagrin et aucun mot sur cette douleur d’être orphelin ou celle d’avoir perdu ses frères et sœurs, quand bien même Fernando, l’aîné de la famille, s’est toujours montré d’une grande douceur avec sa fratrie. »

Pajak se jette à corps perdu dans la vie, voyageant sur les cinq continents, cultivant l’amitié, malgré une misanthropie bien ordonnée, confiant dans l’amour et ses chagrins. Pessoa, en revanche, se montre « inhumain, désincarné, étranger à tous comme à lui-même » ; on ne lui connaît qu’une seule liaison, platonique et malheureuse, avec une jeune collègue. « Son programme est sans équivoque », relève le biographe : « Ignorer la vie avec tout son corps, se couper de la réalité avec tous ses sens, renoncer à l’amour avec toute son âme. »

Alors qu’on découvre après sa mort près de 30 000 manuscrits au fond d’une malle, Pessoa n’a publié de son vivant qu’une poignée de poèmes, d’essais et d’articles dans des revues d’avant-garde et des journaux. « Ne rien publier, cela revient d’une part, à disparaître en tant qu’auteur et d’autre part, à se passer de lecteurs », pour le dire avec Pajak, auteur prolifique plusieurs fois distingué par des prix littéraires, dont le Manifeste, paru entre 2012 et 2020, compte 2 200 pages, 1 500 dessins et de nombreux lecteurs.

La saudade, « le goût amer du malheur » les rapproche malgré tout – et davantage encore ce « sentiment familier et secret » que l’un nomme intranquillité, l’autre incertitude : « Je suis venu de bon matin, non pour porter le glaive, non pour ramener la paix, mais pour jeter le doute, pour ébranler les oui et les non. Entre l’affirmation péremptoire et la négation obstinée, il y a toujours une hésitation bonne à surgir, telle une profonde fissure après un grand tremblement de terre. »

Toutefois, si elle fonde la posture de Pajak, l’incertitude cède parfois dans les quelques chapitres introspectifs et intimes encadrant la biographie de Pessoa : sous sa plume, la détestation véhémente du présent le dispute à une inguérissable nostalgie du passé.

Avec « Dernier bar ouvert », c’est un Pajak amer et sentencieux qui, tout en livrant sa propre vision de l’Histoire, s’en prend avec rage à la « promesse du progrès, perpétuellement inassouvie, [qui] dirige plus que jamais la marche du monde », à la France d’aujourd’hui, aux idéologues de tous bords : « Plus la cause est honorable, plus ils aggravent leur cas. Ils partagent la même ferveur que les évangélistes, la même béatitude, la même conviction inébranlable, le même prosélytisme. Parmi eux, les économistes, ces religieux matérialistes. Dès que j’aperçois un homme – ou une femme – pétri de convictions, je m’enfuis. »

C’est en revanche un Pajak apaisé mais à jamais blessé qui se tourne, dans « Souvenirs », vers sa jeunesse rebelle et retrace avec précision et détachement ses premiers voyages en Chine, à Alger, dans le Sahara ou aux États-Unis, pour fuir « l’Europe usée ». Il se remémore quelques-uns des compagnons de bistrot et de route, gauchistes, anarchistes ou nihilistes, avec qui il a bu, fumé, refait le monde ou lancé d’éphémères journaux, dont Station-Gaieté, à l’honneur dans Le Monde en 1977. Chaque étape du périple est éclairée par une figure féminine bienveillante : Lü Min, « frêle jeune fille au visage défiguré par de grosses lunettes de myope, les cheveux d’un noir lustré, attachés en queue de cheval », Catherine, « une belle fille aux yeux noirs pétillants, des yeux malicieux, rieurs », Frédérique, dont Pajak se fait le chaperon intrépide, Elisa qu’il épouse à Los Angeles sur un coup de tête. Quant à celle qu’il rencontrera bien plus tard dans un train, au sud de l’Allemagne, son portrait lumineux est dessiné sans ombre portée : « Elle est venue, c’était miracle, m’a épargné les longs fils d’araignée de la désespérance. J’ai vu dans ses yeux mon destin. »

Le talent avéré de conteur de Pajak et son sens inattendu du suspense nous entraînent, attentifs et charmés, jusqu’à la fin de ses pérégrinations, qui est souvent banale ou décevante – comme dans la vie : « En contemplant des cartes postales des châteaux de la Loire, Elisa et moi eûmes d’humides picotements dans les yeux. Nous prîmes le premier charter pour la France. »

Le passé est évoqué au fil de longues périodes harmonieuses, cadencées par l’alternance en vigueur de l’imparfait et du passé simple. Elles se brisent dans « À l’horizon des événements », où Pajak célèbre avec un lyrisme désabusé les sans-noms croisés au détour d’une ruelle d’Arles, les chats de gouttière, les lions et les éléphants du zoo de Rotterdam, « pauvres bêtes, mes frères ». Dans « L’Absence », il privilégie une syntaxe heurtée et anaphorique pour rendre un hommage désolé à son frère, sous un ciel fuligineux tremblant d’étoiles : « Son absence me traverse comme un trou dans la vie, un trou qui me transperce brusquement, par instants, par saccades, de jour, de nuit. Son absence me recouvre, m’ensevelit. Ce n’est plus sa vie à lui qui s’absente, mais la totalité de la vie, et toute son agitation, son bruit, son territoire. »

Le Manifeste incertain s’achève par une série de portraits... du Christ, d’après Van der Weyden, Van Dyck et Zurbaran : « Il est ressuscité et le voilà éternel, éternel jusqu’à ce que son Père, son Père éternel, lui donne à nouveau la mort. Pour l’heure, Jésus est toujours là, après des siècles, en chair et en os. Son Père l’a condamné à errer sur la Terre. » Un épilogue en pied-de-nez, conjuguant humour décalé, blasphème désinvolte et angoisse métaphysique.