1979

Dans une ambiance de fin des seventies, Hélène Becquelin démarre une nouvelle série de bandes dessinées et raconte son adolescence solitaire et décalée par rapport à son entourage. La découverte du punk rock va bouleverser sa vie : c'est le début d’autres horizons culturels et géographiques qui vont « accessoirement » lui sauver la vie !

(Présentation du roman dessiné, éditions Antipodes)

Recensione

di Katia Furter
Inserito il 06.10.2020

Lorsqu’en 2010, parut Angry Mum voit rouge, Hélène Becquelin réfutait avec véhémence avoir quelque lien que ce soit avec le monde de la bande dessinée. Elle était graphiste, un point c’est tout. Mais surtout elle n’avait pas la langue dans sa poche et ne l’a toujours pas ; d’où l’idée – le besoin ? – de s’exprimer sur un blog, celui d’Angry Mum, créé en 2006 et inspiré par Lynda Corazza et Lisa Mandel. Elle y dépeignait la vie quotidienne d’une mère de deux enfants. Le blog a fait l’objet d’une adaptation papier chez Glénat Suisse, qui fut suivie en 2021 de Angry Mum s’énerve. A propos de cette mère en colère, on peut lire sur le site de l’auteure la présentation suivante :

Y’a pas que le shopping dans la vie, il y a aussi les amis qui divorcent et ceux qui vieillissent mal, les sorties entre copines qui ne se passent pas comme dans les films, les corvées ménagères et les aléas de la vie de famille, les autres mamans et leurs gamins qu’on doit supporter… Pas de plans mode ni de recettes de cuisine mais des histoires qui racontent la vraie vie d’une maman face aux petites désillusions quotidiennes… 

Tant le blog que les albums remportèrent un certain succès car on y retrouvait des scènes familières et des lieux lausannois connus. Il s’agissait de petites histoires allant d’une à quelques planches où texte et images, souvent bicolores, étaient ou non intégrés dans des cases. Si Hélène Becquelin commençait à entrer dans le monde de la BD et à y prendre goût, elle continuait à exercer son métier de graphiste, à créer des objets en laine cardée ou au tricot, à crier son amour pour la musique punk et pour Momo son compagnon. Les enfants grandissaient, elle sortait de plus en plus pour aller danser et voyager avec Momo. Un peu maman, de plus en plus Hélène, elle retrouvait une forme de liberté.

Fin 2016, on apprend, sidérés, la disparition du talentueux Philippe Becquelin, dit Mix & Remix, l’aîné d’une fratrie de trois dont Hélène est la cadette et Laurence la benjamine. Ce décès la plongea dans les souvenirs d’enfance et le désir de les raconter. Chose faite dans l’album, Adieu les enfants, paru en 2018, suivi d’un second tome l’année suivante.

On note une progression entre les deux albums. Le premier est une somme d’instantanés, de petits riens de l’enfance qu’on prend plaisir à découvrir ou à se remémorer. Au départ, prévus pour une exposition à l’Espace Richterbuxtorf à Lausanne, dans le cadre du Off du festival BD-Fil 2017, les dessins à la mine de plomb, isolés ou en planches, ont été complétés et organisés en album. Dans le second album, plus fluide et abouti, on retrouve les enfants, le père, la mère, les copines, la famille, héros de petites histoires qui viennent comme ça et nous touchent d’autant plus qu’on y reconnaît des symboles propres à la Suisse dans les années 60-70 ou à caractère universel.

Place à l’adolescence et à 1979. Son auteure nous avait avertis à la fin du tome 2 d’Adieu les enfants que le déménagement de la famille dans un autre quartier de Saint-Maurice et l’entrée au collège sonnaient la fin de l’enfance. Effectivement. 1979 débute par une double page sombre, vue en plongée sur Saint-Maurice de nuit, comme enserrée dans sa gangue. S’en échappe une voix : « Pffff… Je n’en peux plus » et quelques paroles de chanson. À l’occasion d’une sortie scolaire, Hélène est au cinéma, en porte-à-faux avec le film – Hair –, ses camarades, son professeur. Rien n’a grâce à ses yeux. Apparaît alors un drôle de personnage, sorte de saucisse noire sur pattes que seule voit la jeune fille ; réminiscence de l’ami imaginaire qu’on se choisit quand on est enfant. À ce stade, il s’agit de sa conscience, ce Jiminy Cricket va l’accompagner tout au long de l’album, y apportant un plus, une épaisseur au récit.

Cet ami-saucisse a de quoi faire car, l’adolescente de retour à la maison, les choses ne s’arrangent pas. Son frère l’agace avec son rock ; sa sœur l’agace avec sa musique disco. Une réflexion nous éclaire sur ce qu’elle ressent : « Pour l’instant, je sais ce que je déteste, mais pas encore ce qui me plaît. » La petite ville de Saint-Maurice, dont elle s’accommodait enfant, prend de nouvelles teintes, entre celles de l’aube des bonnes sœurs, omniprésentes, et celle de l’uniforme des militaires. Alors elle se cloître dans sa chambre, ce qui inquiète ses parents. Elle tente bien de retourner dans son ancien quartier pour y retrouver les amis d’alors, mais n’y trouve que des « babas » fumeurs de haschich qui picolent l’abricotine dérobée dans la cave du concierge et écoutent en boucle une musique qu’elle n’apprécie pas. Après leur avoir fauché quelques exemplaires de Rock&Folk, elle s’en va. C’est dans ce magazine qu’elle va tomber sur des groupes qui lui semblent – enfin – intéressants et dont font partie les Clash.

Lorsqu’Hélène veut s’offrir les disques découverts dans Rock&Folk, elle doit prendre le train pour Lausanne – toute une aventure – et oser entrer chez Sapri Shop, disquaire import alternatif. L’adolescente y détonne avec sa gentille coupe de cheveux et son duffle coat. Cela dit, le disquaire apprécie son choix de disques. Hélène se cherchait ? Elle a peut-être trouvé son style de musique et les attributs qui vont avec : cheveux courts, pantalons étroits, etc. Le tout en noir. À Saint-Maurice, elle passe dès lors pour la « pounk ».

1979 est organisé en chapitres qui portent chacun le nom d’albums sortis en 1979 et forment un ensemble hétéroclite. Ainsi on y croise Mireille Mathieu, Pink Floyd ou encore The Village People. Sur la fin apparaissent des groupes plus représentatifs de la musique qu’elle découvrait alors et qui était en phase avec ses aspirations : The Police, The Cure, Joe Jackson. En fin d’ouvrage, elle a recensé des disques de tous styles parus en 1979, ainsi que des films. On réalise alors la richesse de cette année-là.

À travers ce voyage dans le temps, Hélène Becquelin, avec le recul de l’adulte, livre au lecteur un récit tendre et souvent drôle sur l’adolescence, la vie de famille, l’émergence d’un nouveau type de musique représentatif des aspirations d’une partie de la jeunesse dans les années huitante. Et comme elle travaille à une suite, on se réjouit de la voir s’épanouir, « s’éclater » dans un Lôzane qui bouge sur cette musique punk qu’elle aime tant.