Journal de l'oubli
Roman

Ludmilla Salomon, une écrivaine en mal de mots, partage son quotidien avec Gaëlle, sa petite-fille de vingt-trois ans. Tandis que la plus jeune se débat avec un master consacré à une méduse que l’on dit «immortelle», la femme de lettres confie son trouble à son journal intime. Ce que Gaëlle y découvre, un jour qu’elle le lit à l’insu de sa grand-mère, entraînera les deux femmes à Noirmoutier, dans le sillage des souvenirs enfouis. À travers la trajectoire de ses personnages, Journal de l’oubli évoque l’errance, qu’elle soit littéraire, géographique ou mémorielle, et touche, entre autres, à la question du langage et de ses limites.

(Présentation du roman, Bernard Campiche Editeur)

Recensione

di Lucie Tardin
Inserito il 21.12.2020

Dans Je suis mort un soir d’été (Campiche, 2016), la pathologie dont souffrait l’un des personnages du roman prenait la forme d’une pieuvre métaphorique dont les tentacules finissaient par attirer vers les profondeurs les membres de sa famille les uns après les autres. Avec Journal de l’oubli, Silvia Härri convoque à nouveau un animal marin, aussi mystérieux que visqueux, pour incarner toute la symbolique d’un récit sur la vieillesse et la mémoire.

Elle porte le joli nom de Turritopsis nutricula, cette méduse des Caraïbes qui ne vieillit pas. Une fois qu’elle atteint l’âge de la maturité sexuelle, elle est capable de rebrousser chemin, de revenir à un état primordial, de se revivre en jeune polype. Gaëlle, qui s’est installée chez sa grand-mère pour être plus proche de l’université où elle étudie la biologie marine, a fait de cette petite méduse le sujet de son travail de master, sans vraiment se rendre compte de la portée poétique du destin étrange de cet animal. Un travail avec lequel elle se débat, tout comme se débat son écrivaine de grand-mère avec son roman inachevé. Laurence Saunier, ou Ludmilla Salomon de son nom de plume, est pourtant une écrivaine aguerrie. À presque huitante ans, elle a publié de nombreux romans, gagné plusieurs prix littéraires, une vie qui se résume « à ce geste qui part de la main, trace des signes ou tourne des pages, une hésitation entre un grattement de plume et bruissement de papier. » Pourtant, ce roman-ci, elle n’arrive pas à en venir à bout, il lui résiste. Autrefois, ces mains étaient comme des « ailes » qui la transportaient à travers l’histoire et elle n’avait qu’à leur « emboîter » la plume, mais cette fois tout lui échappe, ses personnages s’enfuient, le roman se désagrège et la trame s’éfaufile.

Les deux femmes écrivent en partageant leur quotidien. Une vie commune qui met en exergue ces différences qui ne gâtent en rien leur « coexistence pacifique », car chacune tolère les petites obsessions de l’autre. Cette « trêve nouée entre générations » permet aux deux femmes de lier une relation forte. Or, l’autrice insiste sur cette dualité intergénérationnelle en frisant la caricature et n’exploite peut-être pas assez franchement la question. D’un côté, la jeune femme, hyperactive et hyper connectée, qui aime s’exprimer en émoticônes, qui ne s’intéresse guère à la littérature, mais préfère naviguer ou faire de la moto ; de l’autre, la grand-mère, intellectuelle, technophobe, nostalgique et rêveuse, mais parfois un tantinet suffisante et donneuse de leçon. Cette divergence se poursuit jusque dans leur manière d’écrire. L’une écrit dans une prose scientifique, un peu maladroite, avec une orthographe douteuse qui se dessine en pattes de mouche. L’autre, plus cultivée, évoque des anecdotes personnelles et des réminiscences littéraires en esquissant d’élégantes boucles. Silvia Härri ne manque d’ailleurs pas de citer toute une panoplie de grandes autrices et auteurs, comme Woolf, Proust, Michaux, Kafka, Rûmî, Séféris, Camus, et surtout Gary, dont le roman La Vie devant soi sera une révélation pour Gaëlle qui l’a reçu de sa grand-mère.

Cette thématisation de l’écrit intervient dès le début du récit, puisque le lecteur découvre des extraits du journal intime de Ludmilla par-dessus l’épaule de Gaëlle qui le lit à l’insu de sa grand-mère. Au fil des pages du journal, on commence à discerner des incohérences et des problèmes de temporalité, les entrées ne suivent plus un ordre chronologique, des morceaux de phrases s’escamotent, d’autres se répètent. Entre deux éclats de conscience, Ludmilla devient confuse, brumeuse. Elle est comme « une intermittente de la présence, une lune qui s’éclipse pour mieux réapparaître ». La sentence finit par tomber : Ludmilla est atteinte de démence sénile. Elle perd la mémoire et en perdant ses mots, elle perd un peu d’elle-même, puis se perd pour de bon. Gaëlle embarque donc Ludmilla, ainsi que le jeune iranien Kamal, son aide à domicile, pour un dernier voyage, direction la maison de vacances familiale de Noirmoutier. Gaëlle nourrit l’espoir qu’en retrouvant ce lieu qu’elle aime, sa grand-mère puisse se souvenir à nouveau.

Pour illustrer le délitement progressif de la mémoire de Ludmilla, Silvia Härri, en habile poétesse, altère la langue du journal. Elle y glisse des erreurs, des hésitations, des rebroussements, des trous, elle morcèle le texte en écorchant des phrases, en les mélangeant ou en les répétant comme une litanie 

Même si le procédé est artificiel – on ne parle pas tout à fait comme on écrit, ni on ne pense comme on parle, ni comme on écrit –, l’idée de figurer l’altération des capacités cognitives de Ludmilla par l’écriture est fascinante. Or, le parti pris de lui faire tenir un journal pour nous faire accéder à ce délitement, plutôt que de le faire par le biais d’un monologue intérieur, par exemple, est aussi problématique. Ludmilla semble décrire, voire parfois analyser, la perte de ses propres facultés avec une sorte de lucidité dont on doute qu’elle puisse être réellement capable. Quant à Gaëlle, on imagine qu’elle aurait pu constater à d’autres signes la maladie de sa grand-mère, plutôt que d’en découvrir les premiers symptômes en lisant son journal.

Malgré son admirable construction, le Journal d’un oubli laissera peut-être au lecteur un léger goût d’inachevé. Certains personnages invoqués manquent de substance, notamment l’aide à domicile de Ludmilla, Kamal, ou encore son amant Gildas, et l’autrice n’approfondit pas tous les sujets intéressants qu’elle souhaite aborder, parmi lesquels l’immigration et le deuil. On retiendra toutefois que le drôle de pari que fait Silvia Härri de thématiser la perte de la capacité à écrire (un roman) par l’écriture (d’un journal), s’il n’est pas toujours convaincant, reste passionnant. L’autrice illustre en outre avec beaucoup de sensibilité la question de la vieillesse, et avec une grande douceur la violence de l’oubli.

Qui sait ce qu’elle voit dans cette masse qui ne demande qu’à la happer, petit point orange, bientôt effacé par tout ce bleu métal dans lequel elle croit peut-être rejoindre Gildas dans l’étreinte du ressac ou trouver, dans l’indifférence des saisons, une baignoire chaude, le dernier chapitre d’un roman à écrire, une méduse qui lui offrirait l’éternité ?