Emmerdeuse
Un magasin vidé de ses habits jetables, un camion de purin renversé sur l’autoroute, un sabotage au Salon de l’Auto… Personne n’y voit rien d’étrange, mais Léna, elle, en est sûre : c’est une improbable conspiration. Des blagueurs d’un nouveau genre organisent des attaques écologiques qui passent — presque — inaperçues. Elle délaisse alors son assommante rubrique éco-conso à Edelweiss et nous embarque avec elle dans une drôle d’enquête journalistique.
(Présentation du roman, Éditions des Sauvages)
Recensione
Léna, trentenaire un peu désabusée, traîne ses rêves déçus de grand journalisme à la rubrique écologiste « La Vie au vert » du magazine féminin Edelweiss. Afin de rédiger ses articles, elle est amenée à explorer boutiques écoresponsables, coopératives de jardinages et autres ateliers de cuisine végane. Sans que cela la passionne, la journaliste à la langue bien pendue conduit tranquillement son existence. Le jour où elle soupçonne qu’une organisation secrète orchestre avec une ironie discrète divers « accidents » (une livraison de mazout dans le système anti-incendie de Palexpo provoquant l’annulation du Salon de l’Auto, un empoisonnement aux laxatifs lors d’une réunion de magnats de la finance au Palace Beau-Rivage, et bien d’autres), elle décide de suivre son instinct et de mener l’enquête — avant tout dans l’optique d’obtenir un meilleur emploi, en prouvant ainsi ses capacités. Pour ce faire, elle va tenter de remonter le fil jusqu’au cerveau des opérations, qu’elle appelle « l’araignée ». C’est cette investigation sur une année, rythmée par les saisons, qui constitue l’intrigue du premier roman de Laure Tuia paru aux éditions des Sauvages.
Les aventures de Léna s’ancrent de façon précise dans le contexte contemporain local. En effet, Emmerdeuse prend place dans le paysage médiatique romand, avec une multitude de références aux différents organes de communication existant — ou ayant existé — réellement : en plus d’Edelweiss sont mentionnés aussi bien le 24 heures, Le Temps, Le Courrier que le 20 minutes ou encore la disparition de L’Hebdo. Le roman ne s’arrête pas à la presse écrite, puisque Léna nous parle aussi du Téléjournal et de son présentateur, ainsi que de l’émission Infrarouge. Nous suivons également la narratrice sur la Riviera vaudoise, dans les usines Nestlé à Romont, au gymnase de Beaulieu ou même au « Bleu », bar lausannois. Surtout, lorsque Léna fait face à une action organisée dans le cadre d’un travail de maturité par Eliza, une gymnasienne déterminée, il est difficile de ne pas penser à l’ampleur qu’avait prise la grève du climat en 2019 en suisse romande et partout dans le monde, sous l’impulsion de Greta Thunberg. Laure Tuia traduit avec efficacité dans son texte une implication écologique toujours plus forte de la jeunesse en imaginant malicieusement diverses opérations à l’impact médiatique fort, faisant écho aux manifestations et autres positionnements militants des adolescent.es qui ont eu lieu ces dernières années.
Si le roman se place plutôt du côté d’une conscience écologique, le regard de Léna pointe sans pitié les dérives du greenwashing et la jeune femme n’hésite pas à fustiger ceux qu’elle appelle « les bobo bien-pensants sur le retour et les jeunes hipsters coolichiants » — de façon parfois presque gratuite. Pourtant, alors qu’au début du récit elle semblait peu investie politiquement, la détective en herbe va se sensibiliser au contact de plusieurs figures féminines actives dans les milieux écologistes, jusqu’à passer, à son tour, à l’action. Ainsi Emmerdeuse se fait aussi chronique d’un processus de politisation et d’une prise de conscience sans tomber dans un cliché idéaliste, principalement grâce à la verve de l’héroïne. Surtout, quand Léna doit finalement s’interroger sur ses motivations initiales, c’est l’occasion d’une réflexion sur les limites entre pratique journalistique et éthique — que se passerait-il si elle révélait l’identité de «l’araignée » ?
Une place privilégiée est accordée à un grand nombre de personnages féminins — en plus de la narratrice. Il y a Julie, la copine d’école de Léna, devenue informaticienne, Charlotte l’efficace gestionnaire de paniers bios le jour et recruteuse de saboteuses la nuit, Eliza l’adolescente militante très médiatisée ainsi qu’une foule de portraits au fil des rencontres que fait Léna (Mélissa, membre du comité du Festival du Film Vert de Fribourg, Isaline, propriétaire d’une épicerie en vrac dans le Jura et bien d’autres). Issues de générations et de milieux différents, elles sont les actrices d’un changement en douceur pour une société plus durable ou les instigatrices de diverses actions plus fortes afin d’empêcher de « polluer en rond ». En creux se dessine aussi une critique de la représentation des femmes en général — lorsqu’une saboteuse est prise sur le fait, on préfère y voir une personne fragilisée par sa ménopause « qui pète les plombs, frustrée par son boulot minable » sans imaginer que se cache derrière elle un réseau bien organisé — ou encore l’invisibilisation de celles qui sont plus âgées, comme en témoigne l’une d’elles : « nous sommes devenues négligeables […], les gens ne nous écoutent plus […] personne ne voit plus le feu qui brûle en nous. […] En nous drapant dans notre insignifiance, on a décidé de faire bouger les choses ». Une dévalorisation dont nos personnages profitent en devenant des «emmerdeuses», pour le dire avec elles.
Laure Tuia propose, d’une plume dynamique, une utopie militante teintée d’humour, comme le suggère l’avertissement au début de l’ouvrage : « rien de ce qui se passe dans ce texte n’est vrai. Malheureusement ». Et nous suivons avec plaisir le parcours, en terre romande, d’une héroïne pleine de ressources.