Dans la ville provisoire

Au creux de l’hiver, un jeune homme s’installe dans une ville cernée par l’eau pour faire l’inventaire de l’œuvre d’une traductrice célèbre. Un ticket de supermarché enluminé de notes devient un document de même valeur qu’un manuscrit. Un tas d’habits sur le lit un indice aussi important que les piles de livres et de carnets. Dans un décor que floute l’omniprésence de l’eau, le jeune homme cherche à percevoir la voix de la traductrice, à se représenter son corps, jusqu’à emprunter ses gestes et ses pensées. Le processus d’allègement est inexorable et l’expérience devient vertigineuse. Ce roman baigné d’une lumière douce et trouble envoûte le lecteur grâce à une tension permanente, un secret.

(Présentation du livre, Editions Zoé)

Recensione

di Lucie Tardin
Inserito il 03.02.2021

L’intrigue du roman est limpide. Un jeune homme est envoyé dans une ville enserrée par les eaux pour dresser l’inventaire des affaires d’une traductrice de renom en fin de vie. Il ignore tout d’elle, et ne la verra jamais en chair et en os. C’est en fouillant chaque recoin de sa maison qu’il apprend à connaître cette femme, en parcourant de vertigineuses piles de carnets, en déchiffrant ses tickets de caisse, en humant le parfum du thé qu’elle buvait et en effleurant la dentelle de ses robes. Dans la ville provisoire révèle le dépérissement progressif des choses matérielles rongées par le temps et les eaux.

Dans ce nouveau roman de Bruno Pellegrino résonne encore la thématique de son précédent livre, Là-bas août est un mois d’automne (Zoé, 2019). La démarche est similaire : explorer l’idée d’une rencontre in absentia, d’une proximité à sens unique, irréalisable bien que palpable. Du jardin luxuriant d’un poète vaudois et de sa sœur, on est cette fois projeté sur les eaux indociles et vaseuses de Venise, où vit une traductrice âgée et seule. On la découvre par l’entremise d’un narrateur moins discret que celui qui marchait sur les pas de Gustave Roud. Si dans le précédent roman, ce narrateur laissait timidement émerger sa subjectivité, il est désormais ici au cœur du récit. C’est même à travers son regard et ses gestes que s’opère une reconstitution fantasmée du personnage de la traductrice. Puisque l’intéressée est absente, son image se dessine en creux, grâce aux traces qu’elle a laissées derrière elle.

La traductrice n’a jamais rien écrit de personnel, sa biographie tient en quelques lignes, aucune photographie récente, de rares interventions publiques. Or, dans ses recherches, le jeune homme choisit délibérément d’éluder certains indices qui conféreraient pourtant plus de relief à la traductrice, en évitant de consulter l’ordinateur de cette dernière ou d’écouter ses quelques entretiens radiophoniques. Il ne se le cache pas : il souhaite se faire sa propre idée « de sa voix, son corps, sa manière d’occuper l’espace ». C’est donc en sillonnant son œuvre, en s’imprégnant de ses mots, pourtant empruntés à d’autres, qu’il a l’impression d’entendre sa voix, toute différente, mais infiniment plus juste. Comment décrypter en revanche le processus de traduction en lui-même, cette part immergée et invisible de détricotage du texte original, de questionnement, de façonnage de la langue, alors que ses carnets sont presque illisibles, brouillés par la saturation des pages ? L’auteur décrit bien ce métier de l’ombre qui impose humilité et discrétion, cet artisanat complexe qu’est la traduction. Distante et insondable, la traductrice incite le narrateur aux conjectures. Un pont à sens unique se jette entre eux.

De retour à son bureau, elle a relu la dernière page en remuant les lèvres, pour sentir la forme des mots et retrouver cette perception physique du texte comme un bloc, mais fluide, quelque chose de solide et de souple, une rivière … 

Le narrateur ne se contente cependant pas d’archiver la vie de cette femme. En s’efforçant de classer et d’inventorier ses écrits, il tente de deviner comment se déroulaient ses journées, il désire saisir son essence. Retracer ses pas, redonner vie à ses objets du quotidien, refaire ses gestes à l’envers, pour mieux se couler en elle, se glisser sous sa peau. Alors, il se peint les ongles avec son verni Midnight Taupe et s’émerveille devant sa robe à sequins couleur émeraude. Des instants qui oscillent entre égarement et clairvoyance, donnant lieu à des rêveries éveillées, où la femme prend vie et se meut devant les yeux du narrateur, plus vraie que nature. Le sillage de l’existence est provisoire et par son travail d’archivage, le narrateur lutte contre cette inéluctabilité. En s’arrimant à l’existence d’une autre, c’est à sa propre vie, presque flottante, qu’il cherche de donner une forme. Mais dans cette ville provisoire, où tout semble flottant et où rien n’est immuable, les traces laissées par la traductrice risquent d’être délayées à la prochaine montée des eaux.

À l’horizon, il devenait impossible de distinguer la lumière de l’eau, elles étaient ici un seul et même élément, gris et bleu, qui rongeait le contour des choses, adoucissait tout. La ville se trouvait au bout, pâle et compacte dans ce flou.

Bruno Pellegrino tait les noms des personnages et des lieux. Si la ville où se situe le roman n’est nommée qu’en exergue, on la reconnaît néanmoins d’emblée. C’est la solution astucieuse qu’a adoptée l’écrivain pour parler d’une ville mythique épuisée par les clichés, vue, lue et entendue jusqu’à l’écœurement. Tout en taisant son nom, Bruno Pellegrino parvient paradoxalement à redonner sa substance à Venise, à nous la faire voir sous un autre jour. Son écriture, toujours minutieuse, élégante et souple, est en effet plus intuitive. On lui découvre un lâcher-prise qui rend sa prose plus immédiate et libre. Et sous sa plume originale, Venise, que l’on imagine volontiers rutilante de couleurs et de paillettes, se vêt plutôt de teintes ternes, gris pastel, comme si son image autrefois bigarrée avait été diluée par cette eau qui s’infiltre partout. Sous forme de pluie, elle « raye » les vitres pour y dessiner des arabesques. Humidité et froideur transforment le parmesan du frigo en un « bloc verdâtre ourlé de givre ». L’eau nourrit aussi la moisissure et la rouille qui dévorent tout, elle grignote les fondations de la ville et fait grossir les vagues qui menacent de l’engloutir tout entière.

Dans la ville provisoire interroge ainsi notre rapport au temps et aux choses. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur le chant strident des sirènes. Il ne s’agit guère ici de créatures marines, mais plutôt du rappel constant que la ville est soumise à un danger imminent. Un sentiment latent d’inquiétude parcourt donc tout le roman. C’est certain, Venise sombrera un jour, comme tout le reste. En attendant, la tempête qui s’apprête à se déverser sur la ville provisoire de Bruno Pellegrino ne sera peut-être qu’une « acqua alta, et basta ».

Les sirènes revenaient par intermittence cogner à la fenêtre. Elles surgissaient à l’aube sans signes avant-coureurs. Elles tournoyaient derrière la vitre, assourdissantes, les rideaux ne pouvaient rien contre elles, il aurait fallu des volets, ou murer la fenêtre.