La Promesse de sa Phall'Excellence
AcaDa-Writa est le raconteur d’histoires de la république de Crevetterie. Pilier de bar, il trompe l’attente du peuple crevettard avec sa panoplie de fables. Dans sa tête, le fou occupe beaucoup de place. Et se manifeste sans crier gare, s’emparant de la bouchanus de son hôte pour réclamer l’avènement du Grand Jour que tout le monde attend, celui où Sa Phall’Excellence et Sa Clith’Altesse apparaîtront devant le peuple pour lui accorder sa part de richesse. Mais seuls les percepteurs de l’impôt royal toquent aux portes des habitants pour leur soutirer leur bien le plus intime et précieux.
Dans une langue pleine de fulgurances, Max Lobe façonne l’univers tyrannique et carnavalesque de La Promesse de sa Phall’Excellence.
(Présentation du livre, Editions Zoé)
Recensione
C’est un texte à la facture et au statut déconcertant que publie, aux éditions Zoé, Max Lobe, auteur de 39, Rue de Berne (lauréat du roman des Romands 2013), de Loin de Douala (2018), Confidences (2016) et La Trinité Bantoue (2014). Il nous avait habitués, dans sa prose, à une écriture multilingue faisant la part belle aux emprunts, à l’oralité et aux métaphores percutantes. Avec La Promesse de Sa Phall’excellence, il dessine une fable gouailleuse, dont le style grouille d’inventivité et révèle une grande virtuosité langagière.
À Elobi, ville de la république de Crevetterie, Mista AcaDa-Writa, après avoir contrôlé le volume de son afro, « une boule spongieuse, cotonneuse, soyeuse » ainsi que la fraîcheur de ses «pompes bien lustrées […], à peine sorties du frigo», va assumer son rôle de raconteur d’histoire au bar d’Uncle Godblessyou, où il boira toute la journée des Tien’Bon, bières phall’excellentielles. C’est qu’il y en a, des choses à conter, entre les prises de paroles du fou Dibéa — dont on ne saurait dire s’il est une invention issue des rêveries diurnes de notre narrateur ou un réel citoyen du bidonville —, les discussions avec le lieutenant «Zizette» ou « Mami Mbôma la vipère cornue» et, surtout, l’attente du Grand Jour, celui de la phallamparition de Sa Phall’excellence et de sa Clith’Altesse, la royale bien-aimée de tous les crevettards. AcaDa-Writa, qui a, quant à lui, rencontré le couple des dirigeants du pays, pourrait bien avoir de quoi ternir le mythe : Sa Phall’Excllence est un «vieux papa en dedans d’une chaise roulante». Sa femme est coiffée de perruque en forme de monuments (le Taj Mahal ou encore le Colisée), fabriquées à partir des cheveux du peuple, et elle incarne une figure maternelle des plus inquiétantes. Que penser, dès lors, de la condition des citoyens de ce pays ?
Mista AcaDa-Writa confie, au sujet de sa fonction: « Vous savez, raconter des histoires, c’est être fou. Littéralement. » Dans ce livre plutôt court s’enchaînent les récits enchâssés et les prises de paroles. C’est un roman de voix, à l’oralité travaillée et dont la prose pulse au rythme des allées et venues des habitants d’Élobi. La vie est difficile en république de Crevetterie, où la pauvreté des habitants se mesure à l’état de leurs calebasses et où se multiplient les exécutions selon la peine Barbecue, «tout ça à cause que oh ! tu es présumé et terriblement coupable d’avoir ouvert ta bouchanus pour mettre en doute la Promesse ». Dibéa le fou pourrait bien figurer une sorte de bouffon du roi, et dire tout haut ce qui est pensé tout bas.
Il est possible de décrypter la fable carnavalesque de Max Lobe en y relevant les éléments renvoyant à la situation bien réelle du Cameroun. Une clé d’interprétation que permet, entre autres, l’article pamphlétaire «À mes frères algériens ! » que l'auteur publiait en 2019. Mais ce serait restreindre toute la puissance du texte de n’y lire qu’une dénonciation de la tyrannie politique. L’écrivain en effet se joue également d’une tyrannie de la langue en la tordant, en la bousculant et en la ciselant pour la faire sienne, pour lui faire dire ce qu’il veut. Ce travail est revendiqué en exergue du texte: «Il suffit pas de rire de la langue. Je veux en sur-rire, moi. » Le livre est truffé d’expressions en anglais, en bassa, d’onomatopées et, surtout, de néologismes. Ces derniers contribuent au foisonnement rabelaisien qui caractérise son style. La foule «crihurle », on se «raclorge » avant de parler, tandis que l’existence de Sa Phall’Excellence et de Sa Clith’Altesse constitue une «probabsurdité». Une grande partie des inventions langagières se créent à partir des termes désignant les organes sexuels, à commencer, justement par l’appellation des dirigeants du pays, mais pas seulement : on s’en «phall’enfout », c’est un « phalluneur» qui fournit la lumière, et au parlement siègent des « minanustres ». Le phallus, récurrent dans les créations lexicales de Max Lobe, est aussi symbole de pouvoir dans un roman qui, décidément, dévoile une grande richesse dans ses possibilités interprétatives.
Le rire, faculté humaine universelle et bien mystérieuse, est un objet de réflexion tant pour les neurosciences que pour la philosophie ou encore l’anthropologie ; il est aussi thématisé chez Max Lobe. Car les personnages, s’iels éclatent souvent de rire, ne rigolent pas toujours de la même manière. Il y a le «sur-rire » de l’exergue, qui «a ceci de particulier qu’il est contagieux ; jamais il ne chic! chic! chikungungne tout seul », tandis que sa « Clith’altesse et Ses gens sous-rient ». Le rire gras, grivois, qui libère, prend ses racines dans une univers charnel où les formules reviennent. Les phrases se répercutent le long du texte en une série de variations rythmant les élucubrations de Mista AcaDa-Writa.
La plume de Max Lobe gratte, chatouille et offre aux lecteurices un voyage inattendu et baroque qui pourrait malheureusement en perdre certain.es en route. Pour celleux qui accepteront de ne pas tout comprendre, La Promesse de sa Phall’excellence est l’occasion d’une expérience de lecture jouissive et ludique, et il serait difficile, une fois le livre refermé, de ne pas céder à l’invitation joyeuse de l'écrivain : quand le langage ne suffit pas, il faut inventer ses propres mots.