Alphabet triestin
J’ai découvert Trieste en faisant mon premier voyage comme employé de la Compagnie Internationale des Wagons-Lits, au début des années 1980. Au fil des années, j’y retournerai souvent. Je fréquentais pendant mes haltes la Libreria Internazionale Italo Svevo, où je rencontrai Bruno Maier, grand lettré italien, qui m’ouvrit sa bibliothèque et me fit découvrir de précieux trésors oubliés du monde triestin et istrien.
Au mois de mars 2017, je tombai sur une dépêche de l’Agence de Presse italienne ANSA, qui annonçait la découverte d’une dizaine de lettres échangées entre le mythique Roberto (Bobi) Bazlen et Anita Pittoni. Anita s’apprêtait, en 1949, à lancer une maison d’édition, le Zibaldone, et demandait à son ami Bobi d’y participer.
Je connaissais Anita Pittoni comme éditrice d’un des catalogues les plus raffinés de l’Europe de l’après-guerre et voilà que je découvrais l’écrivaine, avec ses lettres et son Journal, que venait de publier le libraire Volpato. C’est alors que j’eus une vision : libraires et éditeurs, artistes, écrivains et poètes : tous ces artisans ne formaient qu’un seul monde, le monde de la beauté et de la connaissance qui révèle à chacun son identité.
Pendant quelques mois, j’écumais les librairies et les Archives de Trieste, dans une enquête qui me porta de rencontre en rencontre. Ce fut le début d’Alphabet triestin.
(Samuel Brussel, Editions La Baconnière)
Recensione
Beaucoup a déjà été dit et écrit, surtout au-delà des Alpes, sur la ville-nation de Trieste, sur son histoire aussi singulière que mouvementée et surtout sur sa culture littéraire « mitteleuropéennne », entre les domaines allemand, italien, slave. Tel n’est pas le propos d’Alphabet triestin. Bien qu’il mentionne – est-ce inévitable ? – le « mystère » de cette ville, dû entre autres à l’irrémédiable double identité de ses habitants, il ne s’agit ni d’un récit historique, ni d’un guide de voyage, mais d’une sorte de journal de voyage, d’évocation-enquête très personnelle, à la découverte d’un grand nombre de figures littéraires et intellectuelles de l’après-guerre, dont l’intérêt réside dans son approche subjective et une vision du monde fondée sur la contingence des rencontres.
Au café San Marco, un Triestin à demi slave qui portait le nom d’un Habsbourg-Lorraine – Massimiliano – et qui, comme le prince, se faisait appeler Max, se confia à moi (je compris mieux alors la singularité troublante de la « double appartenance » : être des deux côtés de la frontière ne voulait pas dire être moitié slovène, moitié italien, mais être doublement l’un et l’autre).
Dans un volume de belle facture, qui s’ouvre et se clôt par deux cartes historiques de la ville et de la région avec l’Istrie et la Dalmatie, Samuel Brussell fait émerger de l’ombre – une image récurrente – une longue série de figures qui ont marqué la vie artistique et intellectuelle de la ville. En premier lieu Anita Pittoni, la poétesse, éditrice et créatrice textile, compagne de l’écrivain Giani Stuparich, qui en 1947 fonda et dirigea jusqu’à la fin des années septante les fameuses Edizioni dello Zibaldone. Mais commençons par le début, lorsque Brussell – italophile qui, adolescent, a appris l’italien notamment grâce aux livres de la collection de poésie bilingue des éditions Einaudi ainsi qu’aux volumes soignés des Edizioni dello Zibaldone – tombe sur une dépêche annonçant la découverte faite par Simone Volpato, titulaire de la librairie de livres anciens Drogheria 28 de Trieste, de dix lettres inédites échangées de 1949 à 1953 entre Anita Pittoni et l’homme de lettres Roberto (Bobi) Bazlen. À partir de cet événement déclencheur, tout se met en marche automatiquement, au gré des découvertes, fortuites pour la plupart, durant ses séjours à Milan, à Rome, mais surtout à Trieste (où l’auteur fit halte en 1982 comme employé ferroviaire des Wagons-Lits) : de fait, les rencontres – aussi bien de personnes, de lieux, que d’écrits de toutes sortes, publiés ou inédits – semblent toujours en susciter d’autres, fatalement. L’une d’elles le ramène même en Suisse, chez la famille Halpérin, dont l’histoire est à elle seule digne d’une épopée. Le hasard est maître. Présent comme thème, il conditionne également l’enchaînement des épisodes, et, partant, la structure narrative elle-même. En résumé, Alphabet triestin semble être une confirmation vivante de la validité – et de la fécondité – du principe de sérendipité.
C’est dans cet établissement [le café San Marco], qui s’appuyait à la synagogue, que j’avais entendu parler de l’artiste Ugo Pierri, l’ami d’Anita Pittoni. Ugo venait quelquefois prendre un verre dans cet antique salon triestin et s’asseyait sur cette banquette qui regardait l’entrée du café. Une partie de la salle était occupée par une librairie, où autrefois régnaient les tables de billard. Comble anachronisme, son nom figurait dans l’annuaire. Je composai le numéro. « Qui vous envoie ? Ah, Anita, sì… Et où êtes-vous en ce moment ? Ah, très bien, alors prenez l’autobus 10 et descendez au kiosque à journaux… »
Le « mystère » triestin – le caractère toujours fuyant de la ville – est certes évoqué, mais sans la volonté de l’examiner, et encore moins de le résoudre. Le narrateur ne manque d’ailleurs pas d’en chanter les louanges : « le mystère suscite, plus que tout, la rage des esprits rationnels – quand tout est mystère ». Mais il sert avant tout d’arrière-plan à la convocation d’une galerie de figures triestines – nombreuse au point de rendre impossible l’exhaustivité – qui le rend en retour encore plus dense : outre les noms déjà cités, nous croisons les « histoires » de Giampiero Mughini, Virgilio Giotti, Ugo Pierri, Biagio Marin, Antonio De Giuliani, Umberto Saba, Bruno Pincherle, Giorgio Voghera, Piero Kern, Vittorio Bolaffio, Stendhal, Bruno Maier, Scipio Slataper, histoires qui peuvent prendre les formes les plus variées, de la simple mention à la transcription de passages de conversations très amples. Le narrateur-voyageur les mentionne pour les avoir croisées en chair et en os, ou dans quelque lettre ou livre, ou parce qu’il lui vient à l’esprit (sérendipité merci) quelque anecdote en lien avec leur personne. Le livre comprend ainsi des citations très étendues de passages oraux transcrits, par exemple, de conversations, de déclarations, et de sources écrites, là encore découvertes fortuitement, telles que journaux intimes, lettres, manifestes éditoriaux, cahiers, articles de journaux, inscriptions historiques, et ainsi de suite, sans oublier les poèmes, dont certains en dialecte triestin (de Giotti, Pierri), et cinq (dont trois inédits) de la Pittoni.
Dans les parties narrées à la première personne, il s’agit d’un récit subjectif qui évite d’énoncer des certitudes, mais qui est néanmoins très souverain, volontiers imagé, stylistiquement soigné et sans fioritures. Les rapprochements proposés sont souvent rapides, davantage suggérés et concis, ce qui se traduit notamment en plusieurs petites « fulgurations » morales ou historico-philosophiques telles que : « J’étais encore à Rome […] quand je compris […] que Trieste était le contre-poison à l’idée de capitale, de centre, qu’elle était un point de fuite vers un lieu sans nom » ; ou « La lumière faible aida à la conversation, qui, peu à peu, arrivait à une confession, cette alcôve où mène toute conversation authentique ».
Cependant, l’idée qui transparaît avec le plus de force dans les pages d’Alphabet triestin – née, on nous l’annonce déjà sur la deuxième de couverture, d’une vision selon laquelle les « artisans » du livre (poètes, éditeurs, libraires, etc.), « ne forment qu’un seul monde » – est que les artistes, intellectuels et écrivains, en dépit de tout ce qui les oppose dans telle circonstance ou dans telle autre, dégagent tous une force morale marquée, qui peut faire d’eux – voilà une lecture possible – des flambeaux moraux dans les temps moroses du passé (guerres mondiales) comme du présent (retour des tendances nationalistes en ex-Yougoslavie). Selon le contexte, cette excellence peut prendre le nom de courage, intégrité, bonté, altruisme, honnêteté, générosité, modestie existentielle, etc. Puisque cette idée peut paraître abstraite – ou peut-être convenue –, donnons le résumé de trois des nombreuses anecdotes pour en démontrer la vérité concrète : l’admiration pour l’homme Jésus de la part de l’écrivain juif Giorgio Voghera, à propos duquel nous apprenons (son fils le révèle dans une biographie) qu’il avait toujours sur la table de nuit La Divine comédie et le Nouveau testament, dont la lecture le bouleversait profondément ; le sentiment de culpabilité que Piero Kern, intellectuel triestin ayant en partie grandi à Vienne et à Graz, confie dans une lettre à l’ami Mario Svevo (citée intégralement), sentiment éprouvé depuis un jour de 1924, où il n’eut pas le courage de proposer de payer la note à un garde-forestier qui, affamé, avait fini dans un local de luxe, jusqu’en août 1968, quand il eut l’impression d’avoir enfin pu payer sa dette en aidant une famille d’un biochimiste tchécoslovaque rentrée de Yougoslavie, rencontrée par hasard, presque sans argent, et attendant un visa pour les États-Unis ; ou encore l’amitié profonde entre deux stendhaliens pour le moins différents, soit le médecin juif triestin et socialiste convaincu Bruno Pincherle, et le professeur de lettres romain de foi catholique Pietro Paolo Trompeo, qui mit à la disposition du premier sa riche bibliothèque romaine en pleine période des persécutions antisémites, et qui lui proposa, au téléphone, de prendre le pseudonyme, moins risqué, de Ferrante Palla (nom du fameux bandit-patriote de La Chartreuse de Parme).
Quoi de plus beau, et de plus stendhalien, que l’amitié profonde d’un Juif athée de Trieste, médecin antifasciste et socialiste convaincu, et d’un lettré romain d’origine piémontaise, qui puisait toute sa morale et sa politique dans sa foi catholique ?
Il n’y a pas de doute : Alphabet triestin parvient admirablement à illustrer et à nous faire ressentir positivement, joyeusement et sans moralisme, cette supériorité éthique propre à la sphère des « personnages » de cette galerie triestine, et à nous rappeler d’une manière fort vivante que la dimension éthique et la dimension esthétique sont bien plus parentes que nous l’imaginons communément.
Toute chose semble rendre un écho dans chacun des personnages de la grande galerie triestine, où toute hiérarchie semble abolie, comme si tous avaient déjà franchi le seuil du Jugement dernier.