Tout tient tout
tout tient tout est un projet poétique né dans une difficile période de déracinement. Du quotidien troublé ne restent pourtant que des allusions, comme si le poème avait pu s’abstraire pour conserver la confiance dans l’inéluctable justesse de la transformation intérieure.
Ce recueil juxtapose deux formes apparemment opposées : le poème désarticulé «vertical» qui scinde les mots en syllabes et fait jaillir des sens multiples ; et le poème en prose «horizontal», flux de langue non ponctuée, qui rend le texte insécable et peut être lu à la fois de droite à gauche et de gauche à droite. La coexistence de ces deux formes n’est autre que la représentation antagoniste de notre rapport au monde et à la vie.
Recensione
Avec tout tient tout, Isabelle Sbrissa aborde un certain nombre de thématiques : un déménagement à la campagne, le passage des saisons au prisme de l’observation assidue d’un même jardin ou encore l’amour. Néanmoins, l’ouvrage commence et se referme par des réflexions sur l’écriture et le langage, qui ponctueront l’intégralité du texte. Publié chez Héros-Limite, il s'agit du quatrième recueil de l’autrice, après poèmes poèmes (Disdill, 2013), Produits dérivés, reverdies combinatoires (Le Miel de l’ours, 2016) et Ici là voir ailleurs (Nous, 2018).
Les poèmes se divisent selon deux caractéristiques formelles : d’une part des blocs compacts, dépourvus de ponctuation, et dans lesquels il est difficile de déterminer où commencent et où se terminent les phrases ; d’autre part des vers en forme de fines colonnes constituées d’un mot ou deux, voire de mots décomposés jusqu’à devenir des syllabes compliquées à rattacher ensemble et donc à lire. Si ces deux configurations peuvent sembler, de prime abord, contradictoires, elles sont en réalité complémentaires :
la forme de mes poèmes coulées de mots coupés
ou morceaux continus c’est du pareil au même
Ainsi, explicitement, ces deux modalités s’inscrivent dans la même logique, enrichissant par la pratique une réflexion sur l’écriture, le langage et notre rapport au monde.
En effet, le livre s’ouvre par une série de questionnements sur la littérature et la conception rigidifiée et limitée qu’on peut en avoir, souvent dictée par les institutions ou les instances critiques. Isabelle Sbrissa écrit :
[…]
la li
ttérature est une
adéquat
i
on à une idée de littérature
et — para
doxa
l — elle s’écrit
si cette i
dée dis
paraît […]
et admet :
[…] or
longtemps j’ai cru
qu’exis
tait la vérité
du juge/ment
et que certains
avaient tort
et d’autres raison
[…]
L’écrivaine fait état d’un blocage, d’une limitation provenant justement de la perception classique de ce qu’est « le littéraire » ou « la poésie ». Dès lors, tout tient tout constitue une émancipation de ce carcan paralysant. Cette libération passe par un parti-pris formel très particulier : en déstructurant la langue, c’est tout un imaginaire qui se fluidifie au profit d’une démultiplication sémantique. Observons le dernier extrait cité : par le biais des retours à la ligne, ce sont les termes doxa, juge, ou encore la phrase on [a] une idée de littérature… qui ressortent. Chacune de ces pages «en colonnes» élargit le champ des significations grâce à une tactique d’exploration et de dissection empreinte de ludisme.
C’est aussi une expérience singulière de lecture, en écoutant la voix d’Isabelle Sbrissa sur le site de l’éditeur, mais également de manière plus intime, par oral ou silencieusement. L’esprit bute sur ces mots fragmentés, parfois il faut revenir au vers précédent pour appréhender différemment un son. Au fil de la lecture, les poèmes se déstructurent de plus en plus :
si je re
non
ce au mo
t ar
br
e au m
ot eau et
air e
t mo
tel alo
rs
je me défais
de tou
te la la
n
gue
tandis que s’affine la relation à la langue :
pour pa
rler il fa
ut
acce
pter les bor
ds de la la
ng
ue
[…]
Ce choix de versification oblige à une certaine mobilité ; l’esprit doit se défaire de certains automatisme de lecture. Un mot en contient parfois plusieurs, et le découpage révèle aussi la matérialité de la langue : le sens ne se dégage pas toujours immédiatement des sons tandis que des liens inattendus se dessinent.
Les poèmes “en bloc”, eux, constituent les portraits multisensoriels du jardin et de la maison de la narratrice, sous forme de descriptions instantanées dont les phrases se chevauchent et s’enroulent :
j’écoute Leonard Cohen chanter le vent est passé le soleil aussi
la journée dans le début du soir je sens mon corps fatigue colle
après les plantations au potager toutes seules poussent
les courgettes donnent dit le voisin en silence je mange un repas
de légumes dans le soir qui vient du jardin […]
Autant les paroles d’autrui que les sons ou encore les phénomènes naturels et météorologiques sont évoqués, sans étouffer les sensations de la narratrice ni escamoter la mention, récurrente, de moments d’écriture :
je suis sortie sur la véranda tout habillée manteau et écharpe mais
pantoufles pour écrire je cherche sur quoi écrire un support
En s’interrogeant sur la langue, c’est aussi le sens qu’on attribue aux mots qui est remis en question. La façon dont la compréhension des significations peut évoluer est présentée plusieurs fois dans le recueil, par exemple lors de la dissection du terme “littérature”, déjà évoquée, ou dans un passage sur les relations amoureuses :
je nommai amour ce désamour
envieux de qualités que je ne me voyais pas nommai désir
l’amertume de ce manque je m’applique aujourd’hui à accueillir
en entier
Par la poésie, on assiste à une réappropriation des définitions.
Les différents thèmes et choix de versifications du recueil s’entremêlent au cours de la quête poétique et réflexive de l’écrivaine, qui construit au fil des pages “une boule de langue à [sa] mesure” : un ensemble dont les apparentes contradictions sont nécessaires à une cohérence plus profonde, tant artistique que perceptive. En accordant une importance déterminante au travail formel, par le séquençage et la disposition des mots, Isabelle Sbrissa offre une expérience de lecture rafraîchissante et propose une mise en application radicale de ses questionnements sur la langue.