La Mort du hibou
Pour Sarah, le hibou représente sa mère: un personnage haut en couleur, tout en contraste, entre drames et joie de vivre. Alors qu’elle patiente dans la salle d’attente de son médecin, inquiète pour l’enfant qu’elle porte, un flot de souvenirs la plonge dans son passé, son enfance, sa relation avec sa mère et son lent déclin.
S’ouvre pour Sarah une parenthèse hors du temps, une chance à saisir, un mystère à comprendre, comme si ce parcours intérieur était la clef non seulement de la naissance de son enfant, mais de sa propre renaissance.
(Descriptif du livre, Plaisir de Lire)
Recensione
La Mort du hibou est le premier roman d’Ann-Kathrin Graf, qui travaille par ailleurs dans les domaines du théâtre, de la chanson, du cinéma et de la télévision.
Le récit commence dans un cabinet médical de gynécologie où la narratrice se rend pour une consultation durant sa grossesse. Alors qu’elle est assise dans la salle d’attente, elle est traversée par différentes angoisses. D’une part, elle craint que l’enfant qu’elle porte ne soit plus en vie et d’autre part, dans l’hypothèse où il naîtrait, qu’elle ne soit pas capable d’endosser son rôle de mère. Elle redoute de reproduire le même type de relation qu’elle a eu avec sa mère et notamment, s’il s’agit d’une fille, de ne pas réussir à appréhender une proximité qu’elle n’a pas connue et à laquelle elle dit ne pas aspirer. Elle s’interroge :
S’il est mort, pleurerai-je ? serai-je désespérée ? Et s’il est vivant, saurai-je le protéger, lui apporter ce dont il aurait besoin, saurai-je l’aider à grandir, lui donner de quoi construire une vie de bonheur ?
Le médecin a du retard et alors qu’elle patiente, elle est happée par les couleurs d’une reproduction de différentes études de Kandinsky, qui lui fait face, et qui va l’amener à retraverser son passé et les souvenirs avec sa mère en particulier. Tout au long du récit, on voyage entre le passé et le présent, qui nous sont dévoilés hors de toute linéarité temporelle.
Le premier souvenir est amené par la vision d’une tache rouge qui correspond à la mare de sang dans laquelle baignait la tête de sa mère quand la narratrice l’avait retrouvée au milieu de la nuit. Une femme affaiblie par l’âge et plus douce qu’elle n’a été auparavant, à tel point qu’elle s’apparente à une inconnue pour la narratrice. Une « petite dame » dont l’identité s’oppose diamétralement à ce qu’elle a été : une ogresse et une magicienne, habituée à formuler des remarques acerbes, venimeuses et tueuses. Au cours de sa vie, elle accumulera les séjours à l’hôpital et finira ses jours dans une maison de retraite.
Madame Thur fait à la fois l’objet d’une immense admiration et d’une grande réprobation de la part de sa fille. Elle est décrite comme une femme exhubérante, séductrice, capable comme personne de créer des moments extraordinaires, d’un émerveillement hors pair, mais aussi comme une femme étouffante, égocentrique, ingrate et ne sachant pas formuler un compliment ou apporter du soutien.
Parmi les nombreux épisodes de l’enfance de la narratrice, on retiendra particulièrement celui du choix de son prénom juste avant sa naissance : la mère, convaincue que son enfant sera une fille, qu’elle nommera Sarah, refuse d’indiquer un prénom masculin à l’infirmière, laquelle insiste et finit par lui conseiller le prénom Christophe que la mère rejettera estimant que la recommandation de l’infirmière révèle qu’il s’agit d’un prénom répandu, ce dont elle ne veut surtout pas. Cette scène cocasse témoigne d’une tenacité et d’un orgueil qui rendent cette femme touchante et attachante.
On notera aussi les scènes teintées d’absurde, par exemple lorsque la mère héberge des moines à qui elle va demander de ne « plus saluer la maison » pour ne pas choquer ses voisins ou lorsque plus tard, en raison d’une crise hépathique, sa perception de la réalité sera altérée, la faisant entendre des canards qui aboient ou voir une femme-singe. Ces moments d’apesanteur sont agréables dans un récit par ailleurs plutôt chargé d’émotions douloureuses et de moments de vie difficiles.
De façon générale, le texte aurait toutefois gagné à être élagué, dans le style comme dans le contenu. On a la sensation que certaines réflexions nous sont partagées plus de fois que nécessaire – telle l’appréhension de la naissance d’une fille ou l’identité changeante de la mère – et qu’un moins grand nombre d’anecdotes, de l’enfance notamment, aurait suffi et aurait permis à ces scènes d’avoir une plus grande résonance. Par ailleurs, une écriture plus dépouillée accorderait une plus grande place au lecteur, le laissant créer librement des réseaux de sens ou éprouver les émotions qui s’éveillent en lui.
Une image marquante et particulièrement réussie est celle où est évoqué le passage vers l’au-delà :
Elle me regarde de son regard flou et me parle à voix basse, inquiète.
– Il y a un coin, juste là…
– Un coin ?
Elle ne m’entend pas. Elle répète.
– Il y a un coin. Et derrière, je ne vois pas ce qu’il y a.
Finalement, on ressort touché par ce récit qui vacille entre vie et mort. Le dévouement de la fille pour sa mère – hibou – est impressionant, tandis que sa tâche devient au fil du temps de plus en plus difficile.