abrase
Il est question d’un corps en marche, le plus souvent réduit à sa plus simple expression (yeux, bouche, mains, os). Un corps en quelque sorte érodé, décharné, incisé par le réel. Le texte tire ses origines d’un voyage fait en 2015 dans l’archipel portugais des Açores. Regorgeant de vie, ces mottes de terre ont agi sur l’auteure comme des figures énigmatiques de résistance. Ainsi, le mystère de leur apparition, la lumière d’hiver et la présence obsédante de l’océan refluent, tout comme certaines rencontres marquantes. Et l’île est aussi métaphore de notre condition. Sous la matière friable du réel et de la langue, il y a le désir premier de rencontrer l’autre. On peut lire abrase comme un seul long poème, fracturé dans sa forme et circulaire dans son effet. Sorte de tracé concentrique, fait de ruptures, de heurts, de haltes et de relances. La langue se délite, dévoile son handicap et ses limites. De plus en plus lapidaire, ce texte devient l’expérience physique et textuelle d’une érosion en marche, l’épreuve abrasive d’un cheminement dans un monde ouvert.
Alain Rochat
Editions Empreintes
Recensione
Qu’il s’agisse de romans, de récit de voyage ou de poésie, l’écriture d’Anne-Sophie Subilia est toujours ancrée dans un lieu, que l’autrice observe avec finesse, dans lequel elle se déplace. Les paysages sont parcourus tant du regard que physiquement, notamment par la marche et la course. Dans son deuxième recueil, abrase (Empreintes, 2021), le corps est très présent, il existe dans un rapport intense, non dénué de violence, à son environnement, dont il semble dépendre pour absorber des éléments qui le maintiennent en vie. Cela est suggéré dès le premier poème :
d’entre ces planches
coupantes,goutte à goutte
on fait rentrer
le sang
dans la fenêtre du corps
Entre le corps et les éléments naturels, la relation est intime, tantôt douce, tantôt agressive : « du vent berce / notre moelle // des épines / gonflent nos doigts ». Elle peut aussi être osmotique, faite d’interpénétrations, comme pour ce monsieur qui « chemine vers le port » tandis que « les oies traversent / son esprit », ou quand la « paille au vent » s’implante en « biseaux piquants / dans le champ de la mémoire ».
Il s’agit, dans abrase, de la découverte d’un territoire que grâce à un indice – les clochers de São Miguel – on peut situer dans les Açores. Cette expérience de voyage est retranscrite comme décantée, filtrée, et enfin densifiée. Les poèmes concentrent ce qui a été contemplé, examiné et vécu ; ils sont brefs, construits avec sobriété par juxtaposition d’observations ; les phrases, dépourvues de majuscules, sont rythmées, brisées par quelques rares virgules et des césures fréquentes, qui sont autant de respirations nécessaires. Le langage paraît ramené à l’essentiel, comme s’il avait été poncé, débarrassé de ses couches superficielles. Dès le titre du recueil, les idées d’usure et d’érosion sont présentes, dans leurs dimensions matérielle et corporelle, puisque abraser possède aussi un sens médical, ce verbe pouvant désigner le fait d’enlever des fragments de peau morte ou de polir des dents.
Dans la solitude comme dans la proximité avec autrui, l’observation factuelle d’un ailleurs, les ressentis sensibles, les déplacements physiques et les réflexions méditatives semblent inséparables. Ainsi les poèmes offrent une vision, par notations fragmentaires, du monde extérieur tout en faisant entrevoir l’intériorité d’une personne qui pour s’exprimer recourt rarement au pronom je, préférant le pronom on.
Durant ses études, Anne-Sophie Subilia s’est intéressée à la géopoétique, ce mouvement qui se veut investigation croisant poésie, philosophie et science et qui incite à rechercher un langage en lien avec l’environnement, dans un rapport consciemment ouvert à toutes perceptions : « Je suis au monde – j’écoute, je regarde ; je ne suis pas une identité, je suis un jeu d’énergies, un réseau de facultés », écrit le fondateur de ce mouvement, Kenneth White (Le Plateau de l’albatros : introduction à la géopoétique, 1994).
Dans tout le recueil d’Anne-Sophie Subilia se déploient des réseaux de significations tels que l’expérience de son voyage sur une île des Açores paraît élargie à quelque chose d’infiniment plus vaste, évoquant l’immensité de l’univers, mais aussi le mystère de notre existence. Quel est le sens de tout cela ? Ce questionnement fondamental est troublant, et même si le langage est un auxiliaire précieux, il a ses déficiences : « la vie ne ressemble / à aucun mot », c’est le constat qu’on peut lire en clôture d’un des poèmes. Toutefois l’autrice n’est pas en quête d’une résolution des interrogations auxquelles elle se confronte. Le regard qu’elle porte sur le monde ainsi que ses déplacements et ses interactions, témoignent autant de son désir de connaître que de son aspiration à atteindre une sorte de noyau, de centre vital. Son écriture, abrasée, réduite au strict nécessaire, en rend admirablement compte. Entre ravissement et désarroi, ses poèmes traduisent des impressions dont l’intensité est manifeste :
des mères viennent
des enfants tantes cousins
la sainte famille processionnairepenchée
sur nos paupièrescognent
nos cœurs
Le rapport du corps à l’espace dans lequel la personne se trouve, seule ou avec d’autres, est une thématique qui traverse tout le recueil. Le corps est omniprésent, entier ou par parties. Ses formes générales sont dessinées, tandis que les détails sont éliminés. Cependant le répertoire des actions et sensations est vaste : contacts physiques, « on se touche / par les pieds », élans, mouvements, chocs, « os claquant / sur poitrine », perception de ce qui environne, plafond qui écrase, mer trop vaste, « bandelette / de terre mouillée » à longer, eau sur laquelle on flotte, « buée frivole / où on peut à la fois rire et se pendre », déplacements, « quitte à courir dans le peu », « on rayonne autour d’une placette », « on saute / du mur / des mots / du doute », on tombe, on descend là « où rien ne luit », ailleurs on se confronte à des murs, des portes, des ravins, des ruines, « on chérit / la vivante paroi / de l’existence ».
La lumière constitue également une thématique récurrente : elle irradie le paysage, elle découpe « comme ciseaux », elle rassemble des éléments, elle « repeint / remet / le démis », elle éblouit, elle semble parfois paradoxalement obscure, définissant alors le lieu d’où une parole incertaine prendra peut-être forme :
encore toi
nuit ravincomme un carreau unique
de lumière et autour,le langage indéfini
Si la confrontation aux éléments de l’île joue pour l’autrice un rôle crucial, la rencontre aves ses habitant·es est aussi importante. On sent qu’elle leur porte attention, et que si son regard reste discret, c’est par souci de respecter leur intimité. La présence des êtres humains et de leurs bêtes est rendue sensible par des marques et des traces laissées sur le paysage : habitations, églises, tavernes, rues, routes, carrioles, remparts, chaussure sur le sable, corde à linge où sont suspendus des vêtements, guirlandes, chapiteau et manège, mouchoir tombé sur un escalier, autant de choses qui rendent le recueil abrase habité et vivant.