L'Homme qui peignait les âmes
Roman

Acre, quartier juif, 1078. Avner, qui a quatorze ans, pêche avec son père. À l’occasion d’une livraison à un monastère, son regard tombe sur une icône. C’est l’éblouissement. « Il ne s’agit pas d’un portrait mais d’un objet sacré, lui dit le supérieur du monastère. On ne peint pas une icône, on l’écrit, et on ne peut le faire qu’en ayant une foi profonde ».
Avner n’aura de cesse de pouvoir « écrire ». Et tant pis s’il n’a pas la foi, il fait comme si, acquiert les techniques, apprend les textes sacrés, se fait baptiser, quitte les siens. Mansour, un marchand ambulant musulman, le prend sous son aile. C’est l’occasion d’un merveilleux voyage initiatique d’Acre à Nazareth, de Césarée à Jérusalem, puis à Bethlehem, jusqu’au monastère de Mar Saba, en plein désert de Judée, où Avner reste dix années où il devient l’un des plus grands iconographes de Palestine.
Refusant de s’astreindre aux canons rigides de l’Eglise qui obligent à ne représenter que Dieu et les saints, il ose reproduire des visages de gens de la vie ordinaire, cherchant dans chaque être sa part de divin, sa beauté. C’est un triomphe, c’est un scandale. Se prend-il pour un prophète ? Il est chassé, son œuvre est brûlée. Quel sera le destin final d’un homme qui a osé défier l’ordre établi ?
Le roman de l’artiste qui, envers et contre tous les ordres établis, tente d’apporter de la grâce au monde.

(Grasset)

Recensione

di Claudine Gaetzi
Inserito il 05.07.2021

Quasi simultanément paraissent deux ouvrages de Metin Arditi, qui s’ajoutent à son œuvre déjà extrêmement prolifique. Ils offrent matière à réflexion. Pourquoi l’être humain ne fait-il pas toujours preuve d’altruisme ? L’art, la religion, la psychanalyse peuvent-ils être rédempteurs ? Quand est-il bénéfique de transgresser les interdits ? Cependant, la vision dichotomique du bien et du mal dont ces récits sont imprégnés les rend peu crédibles, même s’ils se réclament d’une certaine forme de réalisme par leur ancrage dans des faits et des personnages historiques.

L’homme qui peignait les âmes débute par un prologue décrivant l’icône dite du Christ guerrier qui se trouve dans l’église de Theotokos ; elle avait été attribuée à un peintre du XVe siècle, avant qu’on considère, lors d’une restauration, qu’elle avait été réalisée au XIe siècle. Ce prologue entretisse éléments inventés et faits réels, recourant à un langage technique et à une note de bas de page, afin de donner l’illusion qu’il s’agit d’une biographie historique. Néanmoins il s’agit, selon le paratexte, d’un roman. Son propos est d’imaginer la vie de l’auteur d’une icône fictive qui déroge aux codes de la religion chrétienne orthodoxe.

Né près de la citadelle d’Acre, le jeune Avner supporte mal de se plier à la sévérité des interdits de la religion juive que son père lui impose. Il souffre notamment de ne rien pouvoir dessiner, même pas un papillon, puisque toute représentation est proscrite et sévèrement punie. Il est fasciné par la beauté des chants orthodoxes qu’il entend résonner dans un monastère proche de chez lui et dont il découvre, ébahi et ravi, l’iconostase. Un moine lui explique ces images sont « une représentation du divin », qui nécessite « la connaissance des Textes ». Afin de pouvoir apprendre le métier d’iconographe, l’adolescent, sans avoir la foi, se convertit au christianisme, étudie le grec et les textes bibliques. Lorsqu’il commence à peindre, il est rapidement confronté à des règles strictes, le moindre élément d’une icône ayant une signification religieuse, puisqu’elle est dédiée à la gloire de Dieu. Les personnages, obligatoirement des saints, doivent apparaître transfigurés, alors qu’Avner aspire à représenter la beauté humaine, dans sa réalité charnelle.

Il part parfaire sa formation dans un autre monastère, avec pour guide Mansour qui est musulman. Tous deux prient ensemble, Avner adoptant les rituels de l’Islam, dans l’idée que sous différents noms le Tout-Puissant n’est qu’un, mais surtout qu’on peut prier par amitié pour un compagnon de route, sans être croyant. Cette anecdote reflète une idée qui est répétée tout au long du roman : les dogmes doivent être remis en question, au profit d’une morale personnelle.

Arrivé à Mar Saba, Avner travaille avec une vingtaine d’iconographes expérimentés. Il les surpasse tous. Son succès est immense, même s’il est évident qu’il transgresse les canons de l’Église. Malgré la « tradition d’ascèse à respecter », Avner privilégie les plaisirs sensuels dans tous les actes de sa vie, qu’il s’agisse de nourriture, de relations sexuelles ou d’art. En tant qu’iconographe, il veut rendre hommage à la beauté terrestre, ce qui est perçu, à son époque, comme du blasphème. Inquiets et scandalisés, les moines brûlent toutes ses œuvres avant de le chasser.

Avner reprend la route. Au fil des rencontres, il réalise des portraits offrant « la preuve tangible » que les personnes représentées, qui s’étaient abîmées dans des disputes et du ressentiment, sont en vérité « belles et nobles ». Grâce à la peinture, leurs qualités deviennent instantanément visibles à leurs propres yeux et aux yeux d’autrui. Aussitôt leur vie change. Les peintures d’Avner font office de thérapie, parce qu’elles sont le « miroir embellissant » de l’âme : « Chaque fois, le miracle avait eu lieu. Avner avait découvert leur beauté cachée, l’avait représentée avec son inégalable talent, et chacun était reparti apaisé. […] [Le peintre] célébrait les hommes dans leur essence divine. »

Avner installe son atelier dans une grotte. Les gens font la file pour obtenir leur portrait. Il devient orgueilleux, obnubilé par le succès. Cependant, il parvient à se ressaisir et à se remettre avec humilité au service de son art. Dans cette époque violemment troublée par les guerres religieuses, il ne cesse de défendre des valeurs humanistes et de décrier les dogmes religieux, lui qui a saisi « l’immense sagesse » des Textes, sans être « dupe de l’utilisation qui en était faite, lorsque l’ambition et la vanité se substituaient à la charité ». Il entreprend de faire le portrait d’un chef de croisade, arrivé « l’air mauvais » et « souillé de sang ». Il prouve « qu’il restait dans [le] cœur [de ce combattant] une inaltérable parcelle d’amour ». Le résultat est le Christ guerrier, où Jésus est représenté en tenue de croisé.

Avec abnégation, Avner poursuit son travail, jusqu’au jour où des fanatiques religieux s’en prennent violemment à lui et à toute sa famille.
En conclusion, une « Note à l’intention du lecteur » s’efforce, comme dans le prologue, de laisser penser qu’il s’agit d’un roman historique. Cependant L’homme qui peignait les âmes apparaît avant tout comme une fable morale pétrie de bonnes intentions, dont le message limpide est répété à de multiples reprises : les religions juives, chrétiennes et musulmanes sont perverties par le goût du pouvoir, ce qui déclenche des actes cruels, alors qu’en « faisant surgir la part de divin enfouie en chacun » grâce à ses portraits, Avner agit en homme charitable.

Dans Freud, les démons et autres monologues, paru également en mai 2021, Metin Arditi imagine les pensées de trois hommes, deux ayant réellement existé et l’un inventé. Ces trois textes brefs pourraient se prêter à une mise en scène théâtrale. Contrairement à ce que fait le peintre d’icônes Avner, le narrateur ne cherche aucunement à laisser transparaître « la part divine » de ses sujets, mais accentue leurs traits de caractère les moins glorieux. Il dépeint leurs vieux démons, c’est-à-dire à leurs tentations anciennes, leurs discordes non résolues. Le style très oral participe à ce rabaissement moral des personnages.

Commençons par le troisième monologue, le plus court, intitulé « Au nom du père ». Cornelius Van Gogh se désole du caractère absolu et de l’âme à vif de Vincent, qui ont entraîné de graves disputes familiales. Il ne perçoit pas le talent de son fils, qu’il considère comme un raté et un méchant. Le ton est brut, la situation désolante, on espère qu’en réalité le père de Vincent, qui était pasteur, était moins fruste.

Dans le premier monologue, qui donne son titre au recueil, Freud, le visage gangrené par le cancer, revient sur ses ambitions, son besoin d’exercer un contrôle sur autrui, sa hantise d’être humilié. Il regrette de ne pas avoir osé toucher le sein gauche de Lou Andrea Salomé, non par respect, mais de peur d’être giflé. Il s’en veut d’avoir préféré faire son auto-analyse plutôt que de se confier à Ferenczi « qui aurait pu déceler une faiblesse ». Il se compare à Nietzsche, un génie à côté duquel il n’est qu’un besogneux dont la « statue est triste et froide », « zébrée de dislocations ». Il décrit sa rancune envers son père. En voix off, ce dernier insinue qu’il a traité ses patients pour devenir célèbre et non pour les guérir. Il lui reproche de ne pas avoir récité le kaddish à sa mort. Freud lui demande alors pardon. Le texte s’achève par une prière, en araméen et en français, que tous deux récitent « dans les bras l’un de l’autre ».

Le deuxième monologue, « Maestro », n’est pas moins pathétique. Le chef d’orchestre Grégoire Karakoff, après avoir à plusieurs reprises très mal dirigé, est sommé d’accepter d’être remplacé, les musiciens menaçant de se mettre en grève. Il se remémore sa carrière et ses conquêtes féminines. Il admet qu’au fil de sa carrière, son amour de la musique a été remplacé par une soif de succès et d’argent. Curieusement, il considère aussi que la beauté de la musique est une forme de tromperie, car elle donne l’illusion que la vie est belle.

La question de la beauté est aussi au cœur de L’homme qui peignait les âmes. Mais un beau portrait peut-il vraiment transformer la personnalité et le comportement d’une personne ? N’est-ce pas une trop belle illusion pour qu’on puisse y adhérer ? Que Metin Arditi invente un peintre d’icônes extrêmement doué et altruiste, ou qu’à l’inverse, il donne voix aux terribles démons de ses personnages, sa vision de la nature humaine manque de nuances, avec pour conséquence que ses récits convainquent difficilement, alors que les sujets qu’il choisit de traiter sont en eux-mêmes captivants.