Grande Couronne
Nous sommes en France, à la fin des années 1990. Dans une ville de banlieue pavillonnaire, une adolescente regarde passer les trains qui filent vers Paris. Elle a des projets plein la tête : partir, devenir hôtesse de l’air et surtout, plus urgent, s’acheter des vêtements de marque.
Mais comment faire quand on n’a pas assez d’argent de poche et que la vie dont on rêvait se révèle être un champ de cactus ?
Car en attendant, sa famille vacille et ses repères sont chamboulés. En moins d’un an, sans renoncer à ses désirs, elle devra tout apprendre : comment classer ses émotions, tenir tête à ses copines, assumer des responsabilités trop grandes pour elle et vivre ses premières expériences sexuelles.
Si l’adolescence est une ligne de crête menant à l’âge adulte, l’attachante héroïne de Grande Couronne s’y tient en équilibriste, oscillant entre le trivial et le terrible. Mais elle a une arme : une vision au laser grâce à laquelle elle dresse un tableau de son époque et de ses émotions aussi drolatique qu’impitoyable.
(Christian Bourgois Editeur)
Recensione
Salomé Kiner est née en 1986 dans le Val-d’Oise en France. Journaliste, elle collabore à de nombreux médias dont le journal Le Temps et la revue Mouvement. Elle vit actuellement en Suisse. Grande couronne, publié chez l’éditeur français Christian Bourgois, est son premier roman.
À la fin des années 1990, dans une ville de banlieue pavillonnaire parisienne, une jeune adolescente rêve d’être comme les autres. C’est-à-dire posséder toutes sortes d’objets et de vêtements de marque : palette de maquillage Yves Rocher, ensemble Lacoste, polo Eden Park, Air Max ou Adidas Country aux pieds, mais aussi compote Andros, Pepitos ou Kleenex menthe. Comme ses parents ne lui les achètent pas et que son maigre argent de poche ne lui permet pas de se les offrir, elle s’adresse à Nelly Rodrigues – « longues nattes acajou, sweat Umbro, Reebook Classic » – qui lui arrange une rencontre avec Miguel qui s’avère être à la tête d’un réseau de prostitution. Une après-midi, il passe la chercher en voiture à la station ferrioviaire puis se gare, quelques minutes plus tard, sur le parking d’une maison d’accueil spécialisé. S’ensuit une scène de viol – glaçante – dont l’autrice ne nous épargne pas aucun détail et qui marque une forte entrée dans le roman :
J’ai pensé Fais le légume bouilli, comme quand Papa te réveillait dans la voiture pour aller jusqu’à la maison. Le légume bouilli n’a pas marché. J’avais la culotte aux genoux, l’élastique s’enfonçait dans ma peau. Miguel poussait ses mains entre mes cuisses pour m’obliger à écarter les jambes. J’avais mal à cause de ma chute, mal à cause des gifles et mal à cause de ma culotte. Je me suis mise à pleurer. Il m’a donné une nouvelle claque.
Plus tard, Nelly viendra la voir à la bibliothèque de l’école et, malgré ce début traumatisant, la persuadera de continuer. Pour cela, elle l’intègrera au groupe Magritte dans lequel les jeunes filles ont le privilège de ne pratiquer que la fellation et la masturbation, contrairement à celle du groupe Courbet. S’en suivent des rencontres avec des hommes plus ou moins respectueux. Parfois complètement paumés et inexpérimentés, comme Damien, qui lui parle du projet ferroviaire pour lequel il travaille et qui devrait bientôt regrouper les lignes de la grande couronne – formée par les quatre départements à la périphérie de l'Île-de-France – en un réseau plus performant. Les onze stations et trente-neuf minutes qui la sépare de la gare du Nord de Paris, elle les connaît par cœur ; elle qui rêve de quitter sa banlieue pour s’installer dans la capitale et y mener une vie à la Ophélie Winter. Elle fera aussi la connaissance de Chanelle, une fille débordante d’énergie et de second degré, avec qui elle partagera le lavoir et qui l’épaulera dans son aventure Magritte. Elles deviendront très proches, se soutiendront, partageant galères, après-midis d’ennui et le désir d’une vie plus pimpante.
Arrive le jour où le père annonce son départ et fait voler la famille en éclats. La mère ne quitte plus le canapé du salon, elle n’a plus goût à rien, n’a plus la force d’aller travailler ou de s’occuper de ses enfants, et comme le père ne s’en préoccupe pas du tout, la charge retombe sur la jeune narratrice qui se démène pour faire les courses et s’occuper de ses petits frères Ludwig et Simon.
Grâce aux nombreuses références présentes dans le texte, l’autrice réussit très bien à reconstruire l’ambiance des années 90. Il y a les billets de 100 francs Delacroix ou Cézanne, l’affaire du petit Grégory que l’on suit à la télévision ou encore la mention de Chirac comme président. Il y en a d’autres qui concernent plus spécifiquement les signes caractéristiques de la génération adolescente de cette époque à qui le roman consacre une place centrale. On pense au « bouc à la Craig David », aux clips Larusso sur MTV ainsi qu’aux sacs Eastpack ou aux créoles XXL pour n’en mentionner que quelques unes. La publicité et ses promesses enchanteresses, comme celle des foyers unis mangeant des frites McCain ou du slogan sensuel Morgan De Toi, y joue aussi un rôle non négligeable. Cet hyperréalisme est aussi rendu par le style de l’écriture. ll y a l’utilisaton de l’argot – « T’es fraîche avec ton nouveau style », « Les riches c’est crade. Un truc de ouf », « (…) à le croire tout le monde essayait de le poucave » – , l’oralité de la langue marquée notamment par la typographie – « Kat Linh hurlait, On va mouriiiiiiiir » ou « PUTAIN DE MERDE !!!!!! » – ou la retranscription d’un accent – « Un vrai de vrai dé fils dé poute ».
Ce que l’on retiendra certainement de ce roman c’est l’humour tranchant, parfois grinçant, toujours subtil qui parcout le texte et tombe à pic dans le récit de ces quotidiens où les épreuves s’enchaînent et laissent peu de place à l’espoir. De plus, l’écriture est rythmée, précise et détaillée ce qui nous permet de facilement plonger dans l’univers des personnages et de s’émouvoir de ce qui leur arrive. Il est aussi très riche de par les thèmes qu’il aborde tels que la famille, l’amitié, l’envie d’appartenance ou encore l’amour – sa quête et ses désillusions. Et à propos d’amour, on souviendra de deux scènes d’intimité très douces et néanmoins électriques, entre la narratrice et Chanelle, dont elle semble bien plus éprise que de son copain René qu’elle rencontre à mi-chemin du récit. Il y a la scène du premier baiser que la narratrice se rêve à prolonger, et puis plus tard, lorsque Chanelle veut l’aider à passer outre « ses pannes de masturbation » :
Elle continua à promener ma main sur elle, utilisa la maléole de mon poignet, ma paume, son revers, appuya, caressa, frôla, s’accrocha à mes jambes, poussa d’abord des râles, puis des gémissements, et quand elle termina de jouir, il était minuit huit, l’an 2000 était arrivé, nous étions bien vivantes et le téléphone sonnait.
Grande couronne est aussi courageux dans la manière dont il se saisit d’une thématique aussi délicate que la prostitution juvénile, en l’abordant de front et sans jugement. Si ce qui marque de prime abord, c’est la fresque sociale que l’on nous dépeint, les individualités présentes sont tout aussi remarquables. On s’attache à la narratrice et à son amie Chanelle non pas pour ce qu’elles représentent mais pour celles qu’elles sont : des êtres complexes, à la personnalité bien trempée, forgés par leurs blessures mais aussi remplis de rêves et d’ambitions qui leur sont propres. De même pour Damien, Fred ou René qui chacun à leur manière nous touchent parce qu’ils nous surprennent, nous font rire ou nous agacent. Les parents, eux, sont peut-être un peu plus typés : père absent et incompétent – « capable de s’inventer une allergie aux poils d’enfants pour se soustraire à ses obligations » et mère surmenée et désillusionnée – qui « voulait simplement la paix ». Néanmoins, c’est aussi là que se situe l’un des enjeux principaux du texte : Peut-on échapper aux rôles que la société nous inculque ? Autrement dit, se défaire d’une réalité qui nous imprègne et nous rappelle constamment à l’ordre ? Une réflexion qui est d’ailleurs abordée de façon concrète lorsque, lors d’un stage auprès d’un tribunal des mineurs, la narratrice se voit rappeler par la secrétaire de l’institution que « proportionellement parlant fallait pas se faire d’illusions [elle] avait plus de chance d’exercer un jour son métier que celui du juge des enfants ».