Basculer
Roman

« Je ne peux pas m’arracher à l’impression que c’est enfin arrivé. Je suis de l’autre côté du temps. »
Depuis le fond d’une crevasse dans le massif des Ecrins, un haut fonctionnaire convoque sa mémoire fracturée. Alors que le monde ferme ses frontières, qu’un ministre remplace l’autre, une association menée par un mathématicien superstar tente d’alerter sur les risques d’un effondrement. Une plongée hypnotique dans les arcanes de l’Etat, par un fin observateur de notre époque.

(Belfond, Lisez!)

Recensione

di Lucie Tardin
Inserito il 31.01.2022

Tipping point. Deux petits mots pour désigner le point de non-retour, le seuil critique au-delà duquel certains phénomènes deviennent irréversibles, le basculement vers quelque chose d’autre. C’est autour de cette idée que se tissent les fils de l’intrigue de Basculer (Belfond, 2021), premier roman remarqué de Florian Forestier.

L’auteur suisse d’origine bâloise vit à Paris, où il est conservateur à la Bibliothèque Nationale de France. Philosophe, il s’intéresse aux enjeux de la régulation du numérique et de la transition écologique – tout comme le protagoniste du récit, Daniel Fresse, quarante ans, haut fonctionnaire de l’administration publique, proche des milieux écologistes militants et spécialiste des questions digitales.

Cela se passe dans les esprits comme dans le monde physique. Les fissures se forment d’abord loin sous la surface, puis tout craque d’un coup, comme au Perito Moreno.

Le basculement s’est déjà produit. La pandémie a mis à mal l’équilibre de nos sociétés déjà fragilisées par les bouleversements climatiques, l’épuisement de la biodiversité, la polarisation des débats ou l’explosion des inégalités. Daniel aussi a perdu l’équilibre. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur l’instant qui suit sa chute, métaphorique et concrète, dans la crevasse d’un massif montagneux, où l’on comprendra qu’il est venu se perdre à dessein. Prisonnier du froid et d’un corps brisé, son esprit divague et remonte le sentier de sa mémoire jusqu’au point de bascule.

Je ne peux pas m’arracher à l’impression que c’est enfin arrivé. Quelque chose qui ne tenait plus que par un fil vient de craquer, je suis de l’autre côté du temps.

Daniel n’est pas le seul à être déchu. Autour de lui, une constellation de personnages sont à la déroute : un mathématicien introverti, devenu influenceur malgré lui, enchaîne les apparitions publiques dans le seul but d’alerter le grand public des risques d’un effondrement de la société ; une cinéaste parisienne dorée gère la carrière médiatique de ce dernier, tout en jouant un double-jeu douteux avec les élites politiques ; une bande d’écolos reclus dans une maison de campagne en Bourgogne, où l’idylle communautaire frise le délire survivaliste ; une jeunesse privilégiée en quête de pouvoir, appelée à occuper les fonctions-clés d’une administration publique dysfonctionnelle et corrompue ; une brillante directrice adjointe de cabinet qui joue des coudes pour atteindre les plus hautes sphères ; un garde du corps qui entrevoit dans la perspective d’un déclin la possibilité de faire table rase et d’obtenir une seconde chance. Et tant d’autres encore… Même si l’auteur brouille habilement les frontières entre réalité et fiction, on peut deviner derrière certains avatars la silhouette discrète de personnalités bien réelles. Au début de certains chapitres, des extraits d’articles ou d'ouvrages scientifiques ainsi que des lignes tirées d’œuvres littéraires ou philosophiques documentent le fragile équilibre actuel et les risques que nous encourrons. Ces citations, qui résonnent au cours de la lecture comme un signal d’alarme, viennent ancrer les épreuves auxquels sont confrontés les personnages dans le réel – à l’exception de quelques supercheries.

Les personnages évoluent dans des milieux très différents, mais les apparences, la séduction et les jeux de pouvoirs restent essentiels. La narration oscille d’un personnage à l’autre dans un flux continu de pensées, énoncées par une seule et même voix qui surplombe le récit sans pour autant émettre de jugement. La focalisation interne, sans cesse renouvelée par la multitude des points de vue, exprime toute la complexité des drames individuels qui se jouent. L’auteur décrit avec intelligence les relations interpersonnelles qui se tissent entre les êtres. Cependant, cette foule demeure insaisissable et se cantonne à des apparitions distantes et fugaces qu’on regrette de ne saisir que brièvement.

Il s’agit là d’un roman ramassé, sans doute trop, car le tourbillon ne s’étiole jamais et dans cette course folle, le lecteur finit par s’essouffler. Si l’écriture foisonnante de Florian Forestier illustre bien les tensions exacerbées, le désordre des affects et l'effroi qui précède le chaos, sa plume sème aussi une confusion bavarde qui dessert le récit. Il y a de beaux passages sur la montagne, où l’auteur suisse trahit son goût pour l’alpinisme. La nature dépasse alors son rôle de figurante pour se révéler dans toute sa splendeur onirique et menaçante. Cependant, sur les sommets plus que nulle part ailleurs, les effets des négligences des hommes se font ressentir :

Partout, la roche semble ébréchée : un délire de bruissements, un ricanement de pierres croulantes. Ce n’est plus de la marche, même plus de l’escalade, c’est comme de la nage, une sorte de roulé-boulé haletant en face des verticales noirâtres, bouleversées, hypnotiques. Et plus on grimpe, plus la montagne donne l’impression de se disloquer.

Basculer n’est pas un roman sur la crise, mais la crise en est l’élément déclencheur. Sans tomber dans la satire ou le catastrophisme, Florian Forestier décrit les symptômes du mal de sa génération en brossant des personnages qui ont tous plus ou moins son âge. Perdus, vaincus ou crispés face à un avenir sans contours, ils se débattent, chacun à leur manière, sans parvenir à se défaire de l’impression vertigineuse d’être au bord d’un précipice. Ils en sont persuadés, leur monde ne sera plus le même demain. Pourtant, ils sont incapables d’en inventer un nouveau ou de quitter celui auquel ils n’ont plus la sensation d’appartenir. Et ce profond sentiment d’impuissance nourrit l’hébétude, l’angoisse, la colère et même le délire.

Je me hais, je hais le monde, c’est une réaction d’autocatalyse ? Je hais ce qui du monde danse, ce qui vous prend et vous transporte, ce qui est fluide, s’attrape au vol, ce qui se devine, je hais la danse. Je hais ce dans quoi je voudrais me fondre et qui me refuse.

Il émane malgré tout de ce roman une vision moins pessimiste et définitive qu’il n’y paraît à première vue. Florian Forestier le laisse entendre entre les lignes : se sentir comme « une vache impuissante contre le temps qui la harcèle », ce n’est pas une fatalité. Le malheur est évitable, à condition, toutefois, d’imaginer d’autres issues et de reconquérir le pouvoir d’agir qui permettra de s’extirper de cette sidération abrutissante. Pour ce faire, il faut retrouver le chemin qui mène aux autres et chuchoter à nouveau les mots qui soignent.