J'irai dans les sentiers Arthur Rimbaud, Lautréamont et Germain Nouveau
Isidore Ducasse (comte de Lautréamont), Arthur Rimbaud et Germain Nouveau ont en commun d’avoir été des poètes jeunes et d’avoir écrit leur œuvre dans les années 1870. Jeunes, ils le furent, et jeunes sont souvent leurs lecteurs d’aujourd’hui qui découvrent la grande poésie au sortir de l’adolescence, au travers de l’école, de rencontres, ou par ouï-dire. Ces lectures vont bouleverser leur vie, au moins momentanément. L’auteur, qui connut le choc de cette poésie, redécouvre de façon détaillée le destin de ces trois figures. Il revient sur les sentiments qui furent les siens à leur lecture, se souvient de sa propre jeunesse et des événements d’une époque de certitudes idéologiques et d’insouciance. La figure de Paul Verlaine et celle de Friedrich Nietzsche, alors jeune poète engagé sur le front en septembre 1870, à quelques kilomètres de Charleville-Mezières, traversent ce récit kaléidoscopique où la folie de vivre le dispute à une nostalgie parfois déroutante.
Recensione
Un coup d’œil à la couverture dessinée de J’irai dans les sentiers, et il y a bien des chances que le lecteur fidèle se réjouisse de partir à la découverte d’un nouveau territoire littéraire dans les pas de Frédéric Pajak. Le livre est du même format que les neuf volumes du Manifeste incertain (2012-2019), récits écrits et dessinés qui, ajoutés à une quinzaine d’ouvrages parus au préalable, lui ont valu le Grand Prix suisse de littérature en 2021. Le titre reprend le second hémistiche du premier vers du célèbre poème Sensation de Rimbaud, dont on suivra la précoce et brève trajectoire littéraire, après avoir découvert certains aspects de la vie et de l’œuvre de deux de ses contemporains, comme lui devenus poètes très jeunes.
Le premier d’entre eux, Isidore Ducasse, naît à Montévidéo en 1846. Orphelin de mère à la fin de l’année suivante, il est envoyé dès l’âge de treize ans en internat en France et entre à dix-sept ans au lycée impérial de Pau. Un rare témoignage de ses années de formation transmet l’énigme de ce garçon empli d’une « gravité dédaigneuse », dont les « outrances de pensée et de style » font que ses camarades et son cher professeur de rhétorique, dédicataire de Poésies I, lui prêtent alors « une construction cérébrale particulière ». En 1868, la publication anonyme du premier des Chants de Maldoror passe inaperçue. Cela ne décourage pas l’orgueilleux jeune homme qui fait paraître l’année suivante l’ensemble des six Chants, signé cette fois-ci du pseudonyme de comte de Lautréamont. Marquée par des blessures vives, cette poésie de révolte attaque « par tous les moyens l’homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n’aurait pas dû engendrer pareille vermine ». Elle déconcerte ses rares lecteurs et ne rencontre aucun succès. Les brochures des Poésies I et II qui, à la suite d’un tournant poétique radical, s’emploient à « faire voir tout en beau », seront pareillement ignorées. Ducasse mourra seul, peu après, emporté par une fièvre à l’âge de vingt-quatre ans. Il faudra attendre quinze ans pour qu’un jeune poète belge découvre un exemplaire des Chants de Maldoror dans une librairie, et près de trente-cinq ans encore pour qu’André Breton les réédite dans la revue Littérature et que les surréalistes fassent alors un triomphe aux audaces pionnières de Lautréamont.
L’existence de Germain Nouveau, telle que Pajak nous la présente ensuite, semble coupée en deux. Fils d’un petit exploitant forestier, Nouveau naît en 1851 dans le Midi, perd sa mère à l’âge de sept ans – « cela se paie, avoir sa mère avec les anges / Et je perçois, la nuit, dans des songes de lait, / Distinctement la voix dont elle m’appelait… » – puis son père, six ans plus tard. S’étant découvert des talents de dessinateur, reconnus quand il obtient le prix de dessin de l’Académie d’Aix, il tente sa chance à Paris pour peindre et écrire. Nouveau se plaît parmi la jeunesse « exubérante et narquoise » qui peuple les cafés, et sa poésie plaît : il fréquente les Zutistes, est introduit dans les soirées des Vivants, se réjouit de la publication de certains poèmes dans des revues, voyage à la poursuite d’idéaux littéraires. En 1891, la césure existentielle est celle d’un internement de plusieurs mois à Bicêtre où des crises mystiques et des épisodes épileptiques le conduisent : « Mais, je ne suis qu’un fou, je danse, / Je tambourine avec mes doigts / Sur la vitre de l’existence ». À la bohème succédera petit à petit une vie de mendiant et de pèlerin, adoptée par intransigeance mystique, qui le verra renier son nom et ses poèmes, et mourir, seul, dans la misère, en 1920.
Dans Pourquoi tu me regardes comme ça, livre de conversation avec l’écrivain Paul Nizon (aussi paru en 2021 chez le même éditeur), Pajak décrit ses récits biographiques comme des tentatives de saisir ce qui lui paraît « ne pas avoir été exprimé » au sujet des différentes incarnations de la figure artistique du « raté réussi » qui le fascine. Dans le cas de Rimbaud, dont on a récemment envisagé qu’il entre au Panthéon, le défi est de taille. Pajak le relève en rapportant avec simplicité et distance le penchant amusé du poète pour le sarcasme et la cruauté. Au fil des anecdotes, des portraits dessinés ou écrits, se révèle la figure d’un Rimbaud particulièrement bourru. Relisant un extrait de la célèbre lettre dite « du voyant », envoyée le 13 mai 1871 à Izambard, on se surprend alors à retenir particulièrement cette formule : « je m’encrapule le plus possible ».
Près de deux-cents dessins interagissent avec ces récits, les illustrant ou les prolongeant. Pajak réinterprète de célèbres portraits des poètes, donne à voir leurs proches (qui n’ont souvent pu les suivre que de loin), ainsi que des lieux, des paysages. On se fait par exemple une idée de la tempête intérieure qui secoue Germain Nouveau lorsqu’on découvre deux dessins d’arbres dans le vent, sous un flou de hachures. Les croisillons de Pajak apportent de nombreuses nuances de gris à une suite de portraits de Verlaine. On y perçoit peut-être les tourments que lui ont valu les férocités de Rimbaud et le désespoir de leur séparation. Mais on réalise aussi à quel point la présence de Verlaine, son soutien, son admiration sans faille, ont compté pour la production poétique de Rimbaud.
Germain Nouveau a lu Rimbaud, et vécu quelques temps avec lui à Londres. Ce dernier aurait pu faire sien ce mot de Ducasse : « J’ai reçu la vie comme une blessure ». On retient que tous trois, orphelins ou délaissés, ont connu précocement l’absence d’un parent. Mais, indompté, intimidant et enchanteur, chacun l’a été à sa manière et l’on sent bien que l’intérêt de Pajak n’est pas de tisser des liens entre leurs œuvres ou de souligner les parallélismes de leurs trajectoires. Récupérant le choc de sa découverte des vers de Lautréamont et de Rimbaud à l’âge de dix-sept ans, il se replonge dans cette période de sa vie dans la première et la dernière des six sections du livre. Ramuz lisait Rimbaud comme « un adolescent qui parle à des adolescents » : Pajak le prend au mot, et ce sont peut-être là les pages du livre qui donnent le plus de sens à son exergue, « À l’amitié ». Amis du groupe de passionnés qui publient un journal de bandes dessinées et se retrouvent dans les cafés lausannois pour fustiger la société capitaliste ; compagnons des premières années aux Beaux-Arts, partageant leurs émerveillements artistiques… À la lecture de la dernière section, « Tutto va bene », on se dit que ce livre, kaléidoscopique, tient. Découvrant les sensations de Pajak en la présence, puis en l’absence, de Marie, sa première « bonne amie », on mesure l’impact de la rupture de cette relation amoureuse sur le jeune homme. On devine ce qui avait pu l’attirer alors dans la poésie de Rimbaud et de Lautréamont. On se demande ce que l’artiste retrouve du jeune homme qu’il était, près de cinquante ans plus tard, dans le miroir que lui tendent ces trois poètes. Et on rêverait de lire les vers que Germain Nouveau aurait composés pour Marie, de voir Rimbaud commercer avec les petits malfrats rencontrés par Pajak à Rome, et de découvrir les métaphores par lesquelles Lautréamont aurait fustigé la guerre du Vietnam ou la paix sociale en Suisse.