Deux petites maîtresses zen

Japon, Cambodge, Laos, Birmanie, Thaïlande, Sri Lanka, Inde. En septembre 2019, l’écrivain-voyageur Blaise Hofmann s’en va sept mois en Asie, pour la première fois en famille. Ce sont de nouvelles contraintes, un temps constamment anticipé, des précautions, des routines, des frustrations ; c’est surtout l’émerveillement de voir le monde à quelques centimètres du sol, voyager lentement avec les yeux de deux petites filles qui sont à la maison où qu’elles se trouvent.
C’est l’occasion aussi de retrouver un continent standardisé, peuplé de gens comme lui, des touristes hypermodernes. Voici le récit d’un anti-héros faisant l’éloge de l’ennui, du détour. Blaise Hofmann livre un texte introspectif, aussi critique qu’ébloui, même quand un virus s’impose comme personnage principal de ce qui est peut-être le dernier récit de voyage d’avant la pandémie de Covid-19.

(Editions Zoé)

Recensione

di Aurélien Maignant
Inserito il 28.02.2022

Le récit de voyage est sans doute le genre qu’a le plus pratiqué Blaise Hofmann, avec notamment Marquises (Zoé, 2014), Notre Mer (L’Aire, 2009) ou encore son premier ouvrage, Billet aller simple (L’Aire, 2006), consacré à un périple de plus d’un an à travers l’Asie et l’Afrique. Après quelques écarts au genre, – Capucine (Zoé, 2015), biographie romanesque d’une femme mannequin à Paris dans les années 1950 et sa collaboration au livret de la dernière Fête des Vignerons – il revient à la bourlingue avec Deux petites maitresses zen (Zoé, 2021), qui raconte sept mois sur la route, en famille (avec sa compagne, mais surtout ses deux filles Alice et Eve, deux et quatre ans), à travers le Japon, l’Asie du Sud-Est et le sous-continent Indien.

Après s’être ouvert sur une suite de fragments qui rendent difficile toute reconstitution chronologique de l’itinéraire réel, Deux petites maitresses zen opte dans sa deuxième moitié pour une temporalité plus linéaire qui tend vers un climax collectif, puisque l’apparition de la pandémie de Covid-19, vécue par médias interposés, contraindra finalement la famille au retour. Le récit alterne les séquences fixes, calibrées sur des portraits ou des instants partagés, dont des dialogues avec d’autres voyageurs, et les séquences de mouvement, où, très souvent, ce n’est pas le corps qu’on décrit mais la machine qui le transporte (le bus, l’avion, le tuk-tuk, le vélo), l’agence touristique qui lui organise une excursion, la ville ou l’hôtel qui contraignent ses déplacements.

Le voyage comme trajectoire n’est pas la clé de voûte de ce texte préoccupé davantage par les introspections de l’auteur-narrateur et la contemplation de ses enfants, s’étonnant des formes étranges que prend leur expérience d’un monde qui ne leur parait jamais dépaysant (puisqu’elles sont trop jeunes pour avoir été préalablement paysées). Des montagnes du Laos à l’urbanisme mystico-colonial de Goa en passant par les mégapoles japonaises, s’essaiment les aphorismes critiques, émaillés de considérations socio-historiques, sur le voyage, les grandeurs et les misères du backpacker occidental, la standardisation croissante des formes de vie ou l’abolition de l’espace et du temps asservis au désir de l’humain postmoderne qu’un peu d’argent peut téléporter sans effort aux quatre coins du globe.

Eve et Alice, les filles du narrateur et de « son amoureuse », sont le fil conducteur qui brode les séquences : deux points de vue subjectifs, dont on n’emprunte jamais la perspective, car toujours inféodées à la contemplation paternelle. Elles seules semblent à même de vivre au premier degré et sans violence la différence culturelle et les impasses d’une itinérance où l’on cherche, parfois jusqu’à l’absurde, une expérience significative… des millions d’autres touristes ont déjà vécu avant nous. On lit, dans ce récit, une fascination un peu épuisante pour leur candeur qui est, en dépit de tout, un fait indéniable. Le récit d’Hofmann n’a rien de naïf, mais la réflexivité critique (souvent lasse) de l’adulte narrateur génère une tension permanente avec l’ingénuité d’Eve et Alice, qui finissent par avoir l’air plus sage que les adultes (l’air de deux petites maitresses zen).

Le récit sonne particulièrement juste quand le narrateur ne détourne pas son regard des paradoxes du voyage contemporain, quand il devient critique d’une gentrification dont il est simultanément la cause et le produit historique. D’un côté, l’hypothétique distinction entre « voyage » et « tourisme », à laquelle s’accroche avec lyrisme la littérature de voyage du XXe siècle, n’est plus guère qu’une abstraction rassurante, car le capitalisme mondialisé aura bientôt changé la totalité du réel en sentier battu ; de l’autre, plus personne, et surtout pas depuis l’Occident, ne peut rêver une authenticité inexplorée sans affronter l’impensé colonial d’un tel fantasme. Sans compromis avec la certitude qu’un monde privé de voyage est voué à la mort, du moins au repli isolationniste derrière ce découpage qu’on a pris l’habitude d’appeler « frontières », la position de celles et ceux qui voyagent aujourd’hui, a foriori de celles et ceux qui en tirent des récits à haute valeur symbolique, est difficile. Deux petites maitresses zen est un itinéraire possible, une navigation envisageable dans le paradoxe, qui pourra agacer, intriguer et parfois consoler.

Stylistiquement, Hofmann pratique l’art de l’énumération sans axiologie, où s’enchainent entre virgules des éléments disparates dont l’accumulation crée des effets de contraste. Sans trop de surprise, le tuilage littéraire entre les comportements traditionnels et les signes de l’homogénéisation mondialisée fonctionne toujours bien : il crée un effet de distance, de déprise sur le réel, d’attentes piégées puis déjouées par l’ironie ambiante. Le flux descriptif mime aussi le mouvement du regard, forcément un peu placide, de celles et ceux qui patientent sur un banc, au milieu d’un écosystème inconnu, dans l’attente d’un énième transport. Seul le manque d’axiologie, de jugement, d’évaluation, de perspective, pourra sembler frustrant : la texture désincarnée que prend le récit botte parfois en touche les questions profondes que doit affronter aujourd’hui la littérature de voyage occidentale.

Certes, l’effet de tableau percute, opère un genre de transmission sensorielle indiscutable, surtout si l’on a soi-même vécu certains moments (parfois avec une exactitude étrange en ce qui me concerne : postmodernité, standardisation du voyage, rien de surprenant, le livre démontre malgré lui aux voyageur.euses combien la recherche de l’instant unique est devenue vaine). Mais on aura parfois envie d’ajouter : certes oui, si l’on pose son sac à dos sur un banc sri lankais, on pourra effectivement énumérer toute sorte de paradoxes entre tradition et modernité, et alors ? Qu’apporte exactement une telle liste ? Par où chercher une nouvelle manière de regarder, une nouvelle forme de relation qu’il serait possible de tisser sur les ruines encore vives des empires coloniaux ?

Au sortir du livre, on se dit que l’auteur explore sans doute quelque chose d’assez humble, le partage d’une sidération à laquelle il ne prétend jamais pouvoir échapper. C’est un point de départ intéressant, une manière d’arpenter les apories. D’autant que le problème posé par cette sidération a une solution, dévoilée dès les premières pages : l’innocence des enfants. Solution factice bien sûr, ou du moins transitoire, car les lecteur.trices et l’auteur savent bien qu’Eve et Alice grandiront. Même, le trouble est plus profond, car Hofmann raconte une passation générationnelle, curieusement impossible, celle du monde (et du voyage) pré-numérique dans lequel elles semblent vivre encore :

C’est ainsi, le voyageur hypermoderne définit les limites de sa place de jeux, détermine le niveau de difficulté, le niveau d’incertitude, le temps qu’il est prêt à perdre dans une errance maitrisée. Pauvres filles, vous dormez sous une couverture internet totale, vous n’aurez plus un seul endroit pour vous couper du monde, pour disparaitre, pour couper le cordon. J’aurais voulu fouler avec vous l’ancien monde, vous faire partager cette joie immense : sortir d’une gare au petit matin en n’en connaissant que le nom, et marcher ainsi, sans carte, sans puces électroniques, sans géolocalisation, sans informations sur les monuments les plus visités, sans classement des meilleurs restaurants, sans comparatifs des prix d’hébergement, sans peur de rater quelque chose quelque part. (60-61)

Eve et Alice finiront elles aussi par savoir ce que cela fait d’être sidérées, sans réponse, et pilotées par une fomo digitale constante : on leur souhaite d’y venir le plus tard possible.