Le Chemin des Limbes
Roman

Fribourg 1960… L’été approche, quand un jeune prêtre, enseignant au collège Saint-Michel, se trouve impliqué dans le drame de deux adolescents. C’est le début d’un long secret qui hante les dessous d’une famille apparemment sans histoires… Ce Chemin des limbes nous emmène dans le pays des faiseuses d’anges, des filles-mères et des enfants nés sans père. Une immersion dans les consciences où chacun cultive son repentir, un chemin de croix sous un ciel que le brouillard dispute à la lumière.

(Bernard Campiche Editeur)

Recensione

di Giulietta Mottini
Inserito il 27.06.2022

Avec Le Chemin des Limbes, le médecin et écrivain Frédéric Lamoth publie son septième roman chez Bernard Campiche Éditeur.

Le récit s’ouvre sur une légende : celle d’un homme défunt dont le poids du péché aurait rendu le corps si lourd que le jour de son enterrement, il aurait été impossible de porter son cercueil jusqu’au cimetière. On l’aurait enseveli à mi-chemin, là où le brouillard se serait soudainement abattu. Tout juste aurait-t-on couvert le mort d’une légère couche de terre mais sans sépulture, l’homme ne trouverait pas repos. On l’entendrait gémir toute la nuit et les passants, pour qu’il se taise, auraient pris l’habitude de lui jeter des pierres.

Des limbes naît l’histoire de Marie-Ange, celle d’un secret familial, un secret qu’elle pressent peut-être – pour lequel l’auteur ménage un suspense réussi –, et dont le père finira par lui révéler les soubassements, juste avant de mourir. Cette histoire, qui se déroule dans les contrées fribourgeoises au cours des années 1960, nous est transmise par plusieurs personnages qui se passent le relais de la narration au fil des chapitres. Le récit se focalise d’abord sur Gilles, un jeune prêtre au tempérament morose et timide qui débute son activité d’enseignant au collège Saint-Michel et par le biais duquel on fait la connaissance de l’un de ses élèves.

Un jour, il se tourne vers Didier, comme si ce poème de Catulle s’adressait à lui en particulier : Soles occidere et redire possunt.
– Pourquoi les soleils, au pluriel ?
– Parce qu’il y a plusieurs mondes, répond Didier.

Un évènement tragique vient toutefois bouleverser le cours des jours : Didier s’ôte la vie. Dans le deuxième chapitre, c’est au tour de sa copine Céline de prendre la parole et de nous inviter dans son intimité. On apprend qu’elle était enceinte et que Didier ne souhaitait pas garder l’enfant. L’aspect historique du roman surgit alors de plein fouet : à cette époque, Céline n’étant ni majeure ni mariée, il est inenvisageable qu’elle élève l’enfant et seuls les avortements illégaux, hautement risqués, sont alors possibles.

Dans un style fluide, rythmé et clair, l’enjeu d’une telle situation nous est livré à travers le regard des différents protagonistes, Gilles, Céline et ses parents et surtout Marie-Ange, la fille de Céline, qui porte l’ensemble du récit et à qui l’auteur laisse le dernier mot. On imagine à quel point de telles circonstances ont été dures à vivre pour Céline – contrainte à abandonner son enfant – et combien de situations similaires ont été vécues, cachées au voisinage puis tues à la descendance afin de préserver l’honneur familial.

Bien qu’il soit pertinent de rendre compte du passé afin de se rappeler qu’en 1960 encore, les femmes en Suisse et ailleurs n’avaient pas le droit disposer de leurs corps, étaient sous la tutelle de leurs pères et à la merci des diktats de l’Église, il nous aurait semblé tout autant essentiel que soit également intégré un regard actuel, une forme de recul, de prise de distance ou de contestation par rapport aux comportements et opinions sexistes que le récit véhicule. Autrement dit, que les agissements de l’époque soient problématisés et non pas uniquement reproduits en littérature. On regrette par exemple que Céline remette aussi peu en question la solution qui lui est proposée – même des années plus tard – et a fortiori qu’elle se montre reconnaissante de la prétendue bienveillance des hommes qui l’entourent. On s’interroge également sur l’absence de prise de position de Marie-Ange – issue de la génération suivante – qui aurait pu apporter un éclairage différent.

Le roman révèle d’autres moments sombres de l’époque : placements d’enfants, exploitation desdits valets de ferme, abus sexuels par des membres du clergé. Le tableau n’est pas lumineux. Il est plutôt d’un brouillard glacial dans lequel errent des personnages hantés par des sentiments de solitude, d’anxiété, d’abattement et de tristesse.

Par contraste, on retiendra la rencontre entre Céline et Léon sur les quais d’Ouchy, sous un ciel qu’on se représente volontiers sans nuage. Il s’occupe d’une entreprise de confection et « donne surtout l’impression de s’ennuyer en travaillant pour les affaires de son père ». Elle a reconnu sa voiture – une Simca Ariane bleue –, elle qui travaille à présent comme dactylographe dans un garage à Lausanne. Spontanément il lui propose de la raccompagner chez elle, elle accepte. Un moment de légèreté et de vitalité qu’on aura plaisir à se rappeler :

Elle sent l’odeur du neuf, celle du cuir qui prédomine. Il y a même un autoradio, des boutons de chrome qui captent la voix de Sacha Distel. Des pommes, des poires et des scoubidou-bi-ou-ah

Cet intermède ponctue ce roman gris sombre, pris dans les brumes du passé, dans lequel le Père Gilles joue un rôle central, lui qui essaie de trouver une solution humainement et chrétiennement acceptable, et dont le roman ainsi que notre perception contemporaine montrent les limites.