Proleterka

Ancré à Venise, le Proleterka attend de conduire en Grèce un groupe de respectables touristes de langue allemande. Parmi eux, un monsieur qui boite légèrement et sa fille qui n'a pas encore seize ans. Le père et la fille sont totalement étrangers l'un à l'autre, même si un lien mystérieux dont l'origine semble remonter à un temps obscur, comme antérieur à leurs vies, existe entre eux. Quinze jours de croisière, c'est le temps dont dispose la jeune fille pour en savoir plus sur ce père si distant, mais aussi pour découvrir en elle cet émoi jusqu'alors inconnu: la vie elle-même.

Ce récit initiatique d'un voyage – qui ressurgit dans la mémoire comme une traversée de la terre des morts et s'imbrique dans un funeste roman de famille – est écrit dans une prose aussi dépouillée que puissante qui confère à Fleur Jaeggy une place unique dans le paysage des lettres italiennes.

Rassegna stampa

Voyage à deux
[...] Il s'agissait là de leur premier et dernier voyage en commun, à bord d'un navire "qui semblait sans gouvernail", la période la plus longue qu'ils aient jamais passée ensemble.
La narratrice connaissait mal un père qu'elle côtoyait seulement pendant une partie des vacances d'été et d'hiver. Elle avoue même n'avoir jamais aperçu ses jambes nues, même surmontées d'un maillot de bain, et ne pas l'avoir jamais vu courir "J'aurais peut-être éprouvé quelque embarras à avoir un père qui court", concède-t-elle. [...] (Alexandre Fillon, Livres hebdo, 12.09.2003)

Retrouvailles posthumes
[...] "La vie a commencé au moment où nous sommes montés à bord. Le début est le Proleterka." Une phrase qui arrive au milieu du récit et qui résume assez bien l'esprit dans lequel sont les deux protagonistes. Un roman funeste d'une intensité absolue. [...] (Aurélie Sarrot, Metro, 13.11.2003)

Avec son troisième ouvrage publié en français, Fleur Jaeggy surprendra ceux qui avaient aimé ses nouvelles acérées, dont la précision chirurgicale, dénuée de toute interprétation psychologisante, donnait aux situations et aux actes des personnages un caractère à la fois étrange et indiscutable, Proleterka semble, au contraire, nourri directement de la matière la plus intime. [...]
"Johannes, [...] invraisemblablement inconnu de moi. Mon père."? C'est la question que se pose la narratrice dans un exercice de mémoire et de fidélité à la conclusion troublante, où l'émotion ne fait qu'affleurer. (Yann Granjon, Page des Libraires, novembre 2003)
 
La Peur du Ciel, Gallimard

[...] Ce qui est en jeu, dans ce puzzle rétrospectif, c'est la question toujours en suspens de l'identité : la narration oscille entre première et troisième personne, l'héroïne voyage entre passé et présent et le livre entier se construit autour d'un vide incertain, comme une place laissée libre aux fantômes, une porte bâillant à peine sur le monde des morts. Autant dire que Proleterka est un livre fragile et pourtant tranchant, d'un style particulièrement bien rendu par la traduction française: les éclats épars d'une aventure intime et d'un drame collectif semblent s'emboîter avec peine, mais de cet inconfort naît une grâce spéciale, qui appartient en propre aux "grands petits livres". Proleterka en est un. (Fabrice Gabriel, Les Inrockuptibles, 05.11.2003)

[...]Durant le voyage, la jeune fille ne s'initie pas à l'amour, mais à son absence. Proleterka est le roman de la désaffection et de l'absence des liens.
[...] Ce pourrait être un livre qui engage la tristesse, mais on est surtout fasciné par la lumière froide qui s'en dégage et par cette fille "qui cherche quelque chose qui n'a pas d'apparence", tandis que l'écrivain donne vie à son monde. Fleur Jaeggy publie peu mais, à chaque fois, c'est un enchantement. (Anne Diatkine, Elle, 27.10.2003)

L'hypnose de Fleur
[...]Écrire à tout à voir, chez Fleur Jaeggy avec l'hypnose. [...] Sa prose, si l'on ose cet oxymoron, est d'une admirable concision répétitive. Ses phrases vont, viennent et reviennent sur le même motif, comme pour en dégager l'opacité existentielle. Expérience vaine, tragique, superbe, qui relève plus de la poésie que du roman traditionnel. Peu d'écritures, en tout cas, sont aussi nécessaire que la sienne. (Frédéric Vitoux, Le nouvel Observateur, 13.10.2003)

Quand Fleur décape
Dense, nerveux, singulier, Proleterka (prix Viaregio 2002) est un magnifique roman de formation féminin. Signé Fleur Jaeggy.
[...] Chemin faisant, blasée d'avance et déniaisée avant l'âge par le désert affectif où elle a grandi, elle n'épargne rien de leur vide prétentieux ou inquiétant aux étrangers, les adultes juxtaposés, qu'elle côtoie. Ni Venise ni la Grèce n'ont droit à un seul mot d'elle. Famille en ruine, nations en ruine, il ne lui reste, hantée par des morts insatisfaits, qu'un "moi" dépourvu d'identité et même de prénom, qui n'existe plus que par et pour ses mémoires. Un roman européen, un poème de mélancolie métaphysique. (Marc Fumaroli, Le Point, 23.10.2003)

[...] Les ouvrages de Fleur Jaeggy semblent ainsi tous taillés dans le diamant: brillants purs, durs, tranchants. Proleterka est de cette veine, récit d'apprentissage elliptique, laconique, au fil des pages duquel l'émotion n'est pas bannie mais fermement retenue, au profit d'une distanciation qui donne au roman sa densité dramatique, sa luminosité aussi – lumière froide et étincelante, lumière d'hiver.
[...] (Nathalie Crum, La Croix, 23.10.2003)

[...] Une "famille de suicidés" "d'aspirants au suicide", raconte la fille de Johannes. Du côté de sa mère, les femmes ont "une inclination, presque une vocation à punir les hommes".
[...] L'écriture de Fleur Jaeggy dépiaute ces haines et décortique lentement le vide né des absences et des abandons successifs. Ses mots résonnent de l'immense solitude de l'enfant, puis de la jeune femme, Une violence domptée par le travail littéraire parcours le roman, qui se clôt par le plus dissimulé des secrets de famille. Le livre est aussi comme ce clou que la narratrice cache dans la poche du costume de son père juste avant la crémation. "Pendant que Johannes brûle, il lui tient compagnie. Un cadeau de sa fille. On ne fait pas de cadeau aux morts. Quand je sortis de la salle, je savais que j'avais laissé un témoin du feu." (Judith Rueff, Libération, 23.10.2003)

[...] Le voyage qu'elle décrit ici, voyage avec les morts, avec la mort, est une remontée dans la mémoire, un peu désordonnée, un peu chaotique, un peu incertaine, jusqu'à ce que se découvre le théâtre, lui, éclairé à pleins feux, dans les dernières scènes.
[...] Fleur Jaeggy aime écrire par aphorismes tout d'abord obscurs qu'elle éclaire page par page, parcimonieusement.
[...] Et rétrospectivement, le roman tout entier gagne en rigueur et en trouble. Les séquences se réorganisent : la croisière de fantômes, avec les flash-back qui la jalonnent, les portraits, les réminiscences, les morts, les suicides, les meurtres, qui constituent l'effrayant viatique de l'adolescente, la fausse douceur aristocratique de l'enfance sans amour prennent un sens. [...] (René de Ceccatty, _Le Monde des livre_s, 17.10.2003)