L'Amérique entre nous
Pendant trois mois, un couple parcourt les États-Unis en voiture. Ciels, villes, animaux, tout les émerveille. Ils en profitent pour vérifier les clichés européens sur l’Amérique. Elle interviewe les stars et tente de distinguer le vrai de la fiction ; lui photographie les geais bleus et les loups. Elle assiste à un mauvais match de baseball, ils traversent des incendies. La narratrice a pourtant un objectif plus important : elle aime deux hommes à la fois mais ne cesse de retarder le moment d’en parler à son compagnon.
Dans ce roman sur l’Amérique et l’amour libre, la narratrice procède à une enquête passionnée. Un va-et-vient vertigineux entre exaltation et blessures, doutes et ténacité, qu’accompagne une play-list accordée à la tonalité de chaque partie.
(Editions Zoé)
Recensione
Autrice de plusieurs romans, dont Chroniques de l'Occident nomade (Paulette, 2011 / Zoé, 2011) et Les neiges de Damas (Zoé, 2015), qui traitent déjà du voyage, et ayant pratiqué l’écriture collective pour quatre volumes de la série Stand by (Zoé, 2018), Aude Seigne signe avec L’Amérique entre nous un roman qui croise récit de voyage et fiction. Un couple sillonne l’Amérique, et au fil des étapes, l’intime s’invite et trace un autre voyage, celui vers la confiance et la sincérité.
L’Amérique entre nous raconte le road trip d’un couple de journalistes suisses. Durant trois mois, ils traversent villes et réserves naturelles, pour leur profession et pour le goût de la découverte. Lui travaille comme photographe animalier et traque des espèces emblématiques et mystérieuses, elle rencontre des vedettes de cinéma qu’elle interviewe pour STAR, un journal croisant people et septième art qui projette de publier un numéro spécial sur le « rêve américain ». Ce voyage, débutant à New York et se terminant à Boston, est multiple. Il est celui de déplacements, de découvertes, d’aventures, mais il est aussi celui d’un couple au sein de sa propre histoire. Par ce road trip est rejouée la relation entre la narratrice et son compagnon Emeric. Ainsi le récit laisse place à des temps d’introspection, où sont remis en question le couple et son fonctionnement.
Aude Seigne fait preuve d’une écriture sensible dans laquelle s’entrelacent réflexions et émotions, observations et projections. Avec cette narration à la première personne, l’autrice nous invite à repenser les schémas classiques du couple et prend le parti pris de la fragilité et de la sincérité pour raconter l’amour pluriel. Le cœur de la narratrice est épris de deux hommes. Après des mois compliqués, cette dernière désire ouvrir son couple afin de vivre pleinement ce double amour. Pour cela, elle doit parler à son compagnon. Ce voyage est donc aussi celui de la prise de parole : comment se dévoile-t-on à l’autre ? surtout quand les mots à poser sont ceux qui redéfinissent la relation ? existe-il un contexte adéquat pour se livrer ? qu’est-ce qui permet la confidence ? Quels en sont les risques ? Le polyamour est traité dans sa découverte et son attrait, mettant en évidence les enjeux et les défis intimes qu’il pose, tant au couple qu’à l’individu. Étape après étape, le roman se partage entre les péripéties du trajet, les souvenirs de la narratrice qui raconte comment Emeric et elle se sont rencontrés puis ont décidé de vivre ensemble, et aussi ce qu’elle a partagé avec Henry avant de partir. Au récit du voyage, la narratrice mêle celui de sa relation avec Emeric, ainsi que celui de ses échanges à distance avec Henry, ce deuxième homme qui l’attire, grâce auquel elle explore un autre désir, qui répond à d’autres besoins. Si la complémentarité est évidente de son côté, cela n’empêche par la peur de s’immiscer, complexifiant les échanges avec son compagnon et donnant une dimension différente au voyage.
Un autre sujet sensible et intime est abordé. Six mois avant le départ, la narratrice apprend sa grossesse, sa décision est claire, elle choisit l’avortement. Sans jugement, l’autrice donne place à cette réalité tant physiquement qu’émotionnellement. Les chamboulements sont nombreux à la suite de l’interruption de grossesse. À l’image du polyamour, l’autrice traite cette thématique dans le réalisme du vécu de sa narratrice, ne cherchant ni à l’expliquer ni à la justifier, et donnant place dans la fiction et par la fiction à des réalités peu souvent abordées.
Je dis que j’ai acheté un test, il demande d’abord si je l’ai fait, je dis oui, et tout, autour de nous, devient flou. L’annonce. Sa joie. C’est donc vrai, ce qu’on voit dans les films, que les futurs pères portent instinctivement la main sur le ventre plat de leur compagne. À cet instant, Emeric m’aime comme jamais il ne m’a aimée. Il est si près de moi qu’il ne voit plus mon visage, et ce n’est que lorsqu’il me regarde à nouveau dans les yeux qu’il comprend. Il s’arrête dans l’élan. Il dit « Ah », en laissant tomber la voix. Desserre l’étreinte de ses bras autour de moi.
Ce récit thématise aussi les frontières qui séparent la réalité de la fiction, la façon dont la fiction nous fait fantasmer, provoque des attentes auxquelles la réalité ne répond pas forcément. L’Amérique, c’est ces villes, ces paysages et ces figures qu’on connaît par le cinéma, la littérature, la musique, la culture populaire en général. Quand le couple arrive à New York, les images et les histoires dont ils sont imprégnés bousculent leur relation au réel. Comment découvrir, comment être surpris, lorsqu’on voyage avec un imaginaire déjà précis ? Comment appréhender les espaces d’une ville quand on a le sentiment de déjà les connaître ? Cette frontière confuse fait partie de l’identité du pays : construit aussi par ses propres mythologies, il semble les recréer au coin d’une rue, dans une réserve, le long d’une route ou dans un motel. Tous deux sont journalistes, c’est leur métier que d’observer la réalité, de la questionner, d’en rendre compte, de réfléchir aux influences qu’on subit. La narratrice en particulier est obnubilée par cette interrogation et par un désir de la clarifier :
mettre de l’ordre dans cette fascination qui m’habite depuis l’enfance – l’impact sur nos vies des histoires que nous nous racontons et que nous consommons
Elle s’y confronte au travers de ses interviews qui rythment le voyage. Pour STAR, elle n’a qu’une contrainte : traiter du rêve américain. Ainsi elle rencontre des acteurs et actrices connu.es pour leurs grands rôles au cinéma, elle admire leur capacité à se glisser dans la peau d’autrui pour raconter différentes réalités. Elle aborde des préoccupations universelles, liées à la conscience de soi et de sa propre image, à la conscience de ce qu’on projette et de ce que les autres projettent sur nous. Le conflit entre réalité et fiction est constamment présent au cours de ce voyage. La narratrice doit mesurer non seulement ce qui sépare les images mentales qu’elle avait de l’Amérique avec le pays tel qu’il lui apparaît durant le voyage, mais aussi le fantasme de vivre plusieurs amours avec le fait de mettre ce désir en œuvre :
Dans l’après-midi, Emeric fait la sieste, et j’utilise ce silence pour penser à Henry. Mais la rêverie est de moins en moins possible, la résolution nécessaire. Je m’étais donné comme limite la côte Ouest pour parler de lui à Emeric, et à cause des incendies, nous nous en approchons plus vite que prévu.
L’Amérique entre nous est certes un voyage à travers des paysages, des grandes villes et des plaines sauvages, c’est surtout l’histoire d’une parole qui peine à se délier. Entre émotions et réflexions, Aude Seigne aborde les thématiques de l’attachement, du désir, du polyamour, de l’avortement et de ses conséquences, tout en traitant de la problématique du lien entre fantasme, fiction et réalité. Ces enjeux se dessinent avec subtilité à travers le récit de voyage, les pensées de la narratrice et ses discussions avec les deux hommes qu’elle aime, le tout dans une écriture qui rencontre le cœur de ses personnages et nous en offre la vulnérabilité.