Roches tendres
Julien Burri est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages qui sont autant de pierres minutieusement taillées, ciselées, construisant une oeuvre à la fois singulière et intensément poétique. Son quatrième roman, Roches tendres, relate avec délicatesse et sobriété le souvenir d’une maison vouée à disparaître, en restituant quelques bribes de vie d’une famille sur trois générations et l’ardeur d’un amour qui a su résister au temps.
(Editions d'autre part)
Recensione
Julien Burri est l'auteur d’une quinzaine de recueils de poèmes, nouvelles et récits. Il travaille par ailleurs comme journaliste culturel. Roches tendres, publié aux éditions d’autre part, est son quatrième roman.
Le récit débute par une disparition, celle de Grace, la femme du narrateur.
Lorsque je suis revenu à moi, Grace n’était plus dans la cuisine, elle n’était plus dans l’appartement. À mon grand désespoir, elle avait disparu de ma vie.
Désemparé, le narrateur décide de retourner dans sa maison d’enfance – Le Clos – afin de remonter le fil de leur relation jusqu’au moment de leur rencontre. Ce lieu abrite non seulement la genèse de leur amour mais aussi un grand nombre d’autres histoires ; autant de souvenirs qui ressurgissent au détour d’une pièce, d’un couloir, d’une photographie ou d’une plante dans le jardin. Le narrateur, tout en restant absorbé par la recherche de Grace, replonge ainsi dans le passé. Il se souvient de sa vie de famille avec Grace et leur fils Jérôme, de son enfance avec ses frère et sœur, des hivers glaciaux. Il décrit la vie de ses parents, ses relations avec eux, et il évoque l’histoire de leur maison, sa grange, les bêtes qui s’y trouvaient avant que la ferme soit rénovée et que la famille y emménage.
Cette maison, mais aussi celle où a grandi Grace ou l’appartement dans lequel ils emménageront sont décrits avec une haute précision. Tous ces lieux nous dévoilent en creux la vie, les affinités et l’esprit des personnages. C’est un procédé original, mené avec délicatesse, qui nous incite à prêter attention aux détails architecturaux et à leur donner sens, nous faisant percevoir tout ce qui peut se trouver dans une maison – même les fantômes qui continuent à y vivre –, ce qui est incrusté dans ses murs et qui nous forge sans que l’on s’en rende compte.
Molasse des mots, dans la bouche, les mots tombés en sable avant d’être prononcés. La roche dit la débâcle discrète et le glissement des heures, elle dit l’érosion silencieuse, le roulement des glaciers, le ruissellement des orages, les grains dérobés aux pierriers. (…) Elle dit les os et les dents, les becs d’oiseaux, les cornes et les griffes, les écailles et les coquilles, les carapaces. Elle dit la musique grise, le bruissement des feuillages, le livre des jours et des nuits, ce qui a été offert, ce qui a été repris.
On suit le narrateur dans sa quête, ses aller-retours, ses détours, ses égarements, porté par un style d’écriture où les mots sont utilisés avec parcimonie, nous donnant la sensation d’avancer à tâtons, sans brusquerie, comme si on marchait main dans la main avec le narrateur, à travers un épais brouillard qui nous empêcherait de presser le pas. On se laisse porter par sa tendance à la contemplation, notamment de la nature : la forêt, les montagnes, les vignes ainsi qu’une grande variété de plantes décrites avec un vocabulaire riche et précis.
Ce qui nous trouble néanmoins au sortir du texte, c’est le mystère qui continue à planer autour de la disparition de Grace. Quand bien même cet évènement – et l’incompréhension qui l’entoure – est d’abord porteur du récit, il nous semble demeurer trop énigmatique. On ne parvient pas à comprendre si la disparition, et la quête qui s’ensuit, sont de l’ordre du songe ou de la réalité. Les indices parsemés dans le récit mènent tant vers la première piste d’interprétation que vers la seconde sans que cette ambiguïté ne soit jamais tranchée ou suffisamment entretenue. La quête du narrateur nous paraît donc confuse et nous laisse perplexe.
On retiendra la singularité de l’entrée dans le texte : une photographie qui attise la curiosité et que l’on reçoit comme une invitation à plonger dans un monde encore inconnu. Cette photographie, en plus de résonner avec le texte, nous procure une sensation d’amplitude au moment de débuter la lecture. Ceci, contrairement à celle qui figure à la fin qui – bien qu’elle permette une clôture nette du texte – a aussi l’effet de restreindre l’imaginaire, d’effacer les représentations de la maison que l’on s’était faites au cours du récit.
Quelques images sont très réussies, comme celle de « l’eau couleur thé des étangs » ou du plafond devenu « champ de nuages ». Des images décalées et qui pourtant nous parviennent immédiatement – de magnifiques trouvailles. C’est aussi le cas du titre – Roches tendres – qui sied parfaitement au texte. Il fait à la fois écho à sa tonalité si particulière – douce et âpre à la fois –, tout en contenant d’une manière on ne peut plus condensée les ambivalences qui existent en chacun de nous – rigidité et douceur mais aussi solidité et effritement – et que la molasse illustre parfaitement.