Villa Royale

« Parfois, des voisins nous regardaient par-dessous un rideau soulevé à la va-vite. Charles leur faisait des doigts d’honneur, moi un sourire gêné, ma mère ne les avait même pas vus. Et après ces centaines de kilomètres à traverser la France, nous étions tous les quatre plantés sur le trottoir, à attendre l’agent immobilier qui viendrait nous ouvrir. Ma mère fumait une cigarette en silence, et je la regardais en me disant toujours que la seule raison qui pouvait expliquer cette enfance anormale, c’était qu’elle soit agent secret. »
Alerte et singulier, ce premier roman nous plonge dans la vie nomade d’une fratrie soudée, nous fait partager les interrogations, les révoltes et les sarcasmes de trois enfants peu ordinaires. Emmanuelle Fournier-Lorentz décrit avec finesse le deuil de l’enfance et le souvenir des lieux qu’on a quittés, donnant à ce roman un ton aussi doux qu’espiègle.

(Gallimard)

« On n’a jamais été dans l’annuaire »

di Anne-Lise Delacrétaz
Inserito il 06.06.2022

Née en 1989 à Tours, Emmanuelle Fournier-Lorentz vit aujourd’hui à Lausanne après une adolescence nomade qui semble remonter du fond de sa mémoire dans Villa royale, premier roman paru chez Gallimard en 2021 et couronné par le prix Michel-Dentan en 2022. Un titre et des thèmes à la Modiano, dont l’auteure est une lectrice fervente – sans pour autant tomber dans l’imitation ou le pastiche : la jeunesse perdue, l’archéologie de la mémoire, la quête identitaire.

« Si l’on me questionne sur mes souvenirs d’enfance, je vois du goudron défiler derrière une portière. » Le suicide du père et les dettes jettent une famille sur les autoroutes à péages et les départementales de la France des années 1990 – « c’était une autre époque, sans téléphone portable, sans traceur GPS », se rappelle Palma, la narratrice, une décennie plus tard. Elle et ses frères Charles et Victor, qu’elle admire de toute sa candeur, déménagent une vingtaine de fois en moins cinq ans, au hasard des emplois intérimaires de leur mère. Au volant de la Peugeot ou assise dans la cuisine d’un appartement miteux ou d’une villa délabrée, la veuve fume cigarette sur cigarette, électrisée par le chagrin, la peur de Lanvin, un créancier véreux, et la hantise de la mort : « Déjouer le destin, ne pas s’ancrer pour que, surtout, rien de ce qui s’était produit ne recommence. Pas de racines, pas d’attaches pas de drames. »

Porté par la voix tantôt mélancolique tantôt révoltée de Palma, le récit célèbre l’endurance de cette fratrie à la fois fusionnelle et autarcique, confrontée trop tôt au deuil et au déracinement :

Personne ne pouvait m’aimer comme eux. Personne d’ailleurs ne m’aimerait jamais comme eux. Le besoin de relations extérieures était moindre, particulièrement en zone de turbulence – repli guerrier.

Loin d’être idéalisée, la relation entre les frères et la sœur est décrite dans son ambivalence, avec ses jeux régressifs ou dangereux, ses cachotteries et ses espiègleries, que restituent de nombreux dialogues au ton toujours juste. Souvent désœuvrés entre deux enclassements épisodiques, les enfants toraillent malgré leur jeune âge, squattent les voitures garées dans la rue d’à côté, chapardent et fuguent – davantage pour tuer le temps que par esprit de rébellion.

Si Palma, qui aime (déjà !) raconter des histoires, notamment à son petit frère, se cache derrière sa timidité, Charles, l’aîné « à la vie secrète, mystérieuse, toujours nimbée de silence et d’illégalité », incarne la débrouillardise et Victor, le benjamin « à l’intelligence pointue, glacée », le sens de l’éthique et la stratégie – c’est un redoutable joueur d’échecs.

En plein désarroi, la mère implore la protection d’un objet emblématique, sauvé des huissiers et caché dans la cheminée de la « villa royale », l’appartement parisien rue Chauvelot, en réalité sombre et exigu, qu’elle et ses enfants ont dû quitter précipitamment après la mort du père. Il s’agit d’une lampe noire et or au pied représentant Alecton – elle espère que la Furie grecque à la chevelure entortillée de serpents vengera la famille de l’injustice et du malheur, incarnés par Lanvin.

Plus pragmatiques que leur mère, Palma et Victor projettent d’empoisonner le créancier à l’insuline, dont ils chouravent des doses à Lakushka, leur grand-mère diabétique. Charles quant à lui échafaude en secret un double plan, moins fatal, pour se débarrasser de Lanvin, qu’il détaille par téléphone à la famille réunie autour de Palma dans son bain : « Il ne s’est jamais douté que c’était moi, le fils Gauthier, que je travaillais pour le rembourser, et qu’au petit matin, je passais des heures à jouer au poker à côté de lui... » Lanvin finit par avoir des ennuis avec la police – il est désormais hors d’état de nuire, de l’avis de Charles, qui reste évasif quant à son sort.

C’est ainsi grâce aux enfants, soudés dans l’amour pour leur mère, dont ils excusent tous les manquements, que se résout la crise, en attendant le temps de la revanche ou de l’apaisement : eux qui rêvaient d’être dans le Bottin – « on n’a jamais été dans l’annuaire » – peuvent enfin déposer leurs maigres baluchons à Vanves, dans l’appartement parisien de Lakushka, après leur long périple à « l’odeur de fuite ».

Si elle joue habilement avec le double registre propre au récit rétrospectif à la première personne, la narratrice privilégie le point de vue de l’adolescente tourmentée par le deuil impossible du père et inquiète devant un avenir incertain plutôt que celui de la jeune femme désormais nostalgique de son enfance « anormale » : « Aujourd’hui encore, ce sont les seuls êtres avec qui j’ai eu l’impression d’être vraiment moi, et de marcher à mon pas », confesse-t-elle à propos de sa mère et de ses frères.

Dans le dernier chapitre, pourtant, le temps de l’histoire et le temps du récit se rejoignent. La famille s’est dispersée. Pas une ligne sur la mère. Charles ne fume plus, voyage et envoie des lettres de « villages différents chaque fois, des noms qui nous semblent exotiques ». Palma, au seuil de la vingtaine, partage avec son petit frère, « qui chausse maintenant du 43 », l’appartement de Lakushka, vraisemblablement décédée, et « écrit ces lignes sous la lampe Alecton », le fétiche récupéré par Victor dans l’ancien domicile. La mise en abyme met en évidence la dimension cathartique de l’écriture, à la fois propice à déjouer les sombres prédictions planant sur la tête de Palma (« enfance traumatisante, adolescence difficile, effondrement à l’âge adulte, drames et divorces et répétition, puis mort mystérieuse ») et, paradoxalement, garante de l’oubli et d’un nouveau départ dans la vie, peut-être : « Pourtant, tout cela doit prendre fin : il y a des années que Charles est parti. Cinq, exactement. Il est temps de cesser de penser à Lanvin ou à la mort de mon père. N’est-ce pas ? C’est fini, d’une certaine manière. »

À l’instar d’Emmanuelle Fournier-Lorentz, trois jeunes écrivaines de Suisse romande élaborent dans leur premier roman, récemment publié, une intrigue où les relations de solidarité ou de rivalité entre frères et sœurs jouent un rôle central. Il s’agit de Salomé Kiner avec Grande Couronne (2021), Rebecca Gisler avec D’oncle (2021, Prix suisse de littérature) et Alice Bottarelli avec Les Quatre Sœurs Berger (2022, prix Georges-Nicole).