Nuit scribe
Nuit scribe est le premier recueil de poèmes d’Eva Marzi. Il donne à entendre au lecteur la résonance infime de la larme qui tombe sur la pierre. La nature, la solitude et la remise en question comme une refonte de soi sont au cœur de ce recueil. Au moyen d’un style traversé par des images calmes, mais néanmoins puissantes, Eva Marzi s’inscrit dans la lignée d’une poésie suisse sensible au thème de la nature et des minéraux tout en réussissant à le débroussailler, à le rajeunir, à le moderniser et ce au moyen d’une écriture fine, originale et assez démonstrative pour éviter les chemins battus.
(Editions d'en bas)
Recensione
Nuit scribe, premier recueil de poésie d’Eva Marzi, couronné par le Prix de poésie de la Société Genevoise des Écrivains et le Prix Renée Vivien, s’organise en deux parties, intitulées respectivement « Les choses interrompues » et « Via Selva » ; toutes deux se déploient en quatre sections comportant chacune entre un et huit poèmes de longueur variable (entre 3 et 14 vers) en vers libres, dépourvus de toute ponctuation en dehors de points d’interrogation.
Le recueil s’ouvre par la section « Réveil » et se clôt par la section « Nuit scribe », qui se réduit à un seul poème et a donné son titre à l’ouvrage. Les sections inaugurale et liminaire désignent ainsi un cycle journalier qui confère d’emblée au recueil le statut d’une totalité signifiante. Ce cycle ne couvre pas le temps d’une seule révolution du soleil, mais est à comprendre dans un sens générique, à la fois référentiel et métaphorique. Le mouvement de la cyclicité se superpose à un double axe temporel linéaire, celui de l’évolution d’un sujet poétique face à une transformation radicale du monde qui scinde le temps en un avant et un après. Même si chaque poème, chaque section et chaque partie sont lisibles comme des unités de sens, le recueil dans son ensemble revêt un caractère narratif, mettant en scène la trajectoire d’un sujet individuel en quête de sens. (Notons qu’Eva Marzi, présentant Nuit scribe, ne parle pas de sujet poétique, mais de « narrateur »).
Nous assistons d’abord à un réveil difficile de ce sujet aux « choses interrompues », à un nouveau monde marqué – en raison de quelle « catastrophe naturelle » (Marzi, ibid.) ? – par « l’absence », la « solitude » et « le silence ». Ce réveil s’apparente à une émergence pénible depuis les profondeurs du néant : « De quel puits dois-je remonter / pour rejoindre le matin ? / Aussi lente que la poussière / à me former / aussi fragile que l’air disparu ». Le nouveau monde se caractérise également par une forme de désintégration : « La roche a coulé / et le souvenir du monstre / est glaise ». C’est face à ce monde silencieux et dissolu, redevenu matière première, qu’il s’agira de trouver une nouvelle langue, capable de redonner forme à l’informe, et, par là même, sens à ce qui n’en a plus.
Nuit scribe nous fait les témoins de cette quête d’une parole poétique réparatrice qui pourra dégeler ce nouveau monde encore figé, le remettre en mouvement, faire en sorte que les « choses interrompues » reprennent, mais d’une nouvelle façon, inédite. En écho à Rimbaud, le sujet poétique cherche un « alphabet » qui le rendrait capable d’écrire à la fois ce nouveau monde et sa nouvelle vie.
L’écriture qui se dessine peu à peu est une écriture du tâtonnement, de la « lenteur », s’opposant au « verbe qui tranche clair » et qui, pour cela même, est « sans pardon ». C’est une écriture qui « enterre » des « page[s] écrite[s] », qui passe par des « ratures » et des « phrases » qui « stagnent », mais c’est aussi une écriture de la prudente mise « en marche » des « verbes tus », une écriture de l’« espoir » qui affronte et surmonte la « peur » et « sauve ». Et, avant tout, c’est une écriture passionnée qui s’élabore « [f]eu aux joues / sonnette dans la bouche ». Le sujet dont nous suivons les traces n’a d’autre vocation que poétique : « Je ne suis destinée à rien / sinon à dire ces mots / à les porter dans ma voix / jusqu’à leur fin ».
La mise en mouvement de l’écriture poétique et du monde par l’écriture poétique est amplement déployée dans la deuxième partie, « Via selva », dont le titre semble renvoyer au début de la Divina Commedia : on y accompagne le sujet poétique dans sa marche à travers la nature, à la recherche – et cette fois-ci on pense irrésistiblement au Baudelaire des « Correspondances » – du déchiffrement des « verbes de la forêt », « dans les sèmes anonymes » et « entre les mines de plomb des arbres » qui « écrivent avec remous / ce [qu’il ne sait] que deviner ». La création du langage poétique se fera en dialogue respectueux avec celui de la nature. L’interdépendance des deux régimes du dire s’exprime par toute une série de mots et de syntagmes lisibles dans les deux isotopies, scripturale et naturelle, allant des « feuilles » 6, 31, 35 et passim) à « l’encre de [l]a nuit », en passant par le « blanc d’une page » que « [l]a neige impose » et « les mots [qui] errent comme la faune » ; les « sèmes » déjà cités, en ce qu’ils rappellent le verbe ‘semer’, ainsi que l’expression « sens labouré » disent à leur tour la création d’un langage qui se pensera à partir du régime naturel.
Si elle se crée en communion avec la nature transformée, l’écriture poétique cherchera également un espace humain où s’ancrer : « Quand le temps susurre / les mots occupés à me sauver / je cherche une tache du ciel / dans les champs // Quelle est cette ferme / ébrouant les chiens pour sa trahir ? / La route qui y mène n’est pas rapide / Je la prendrai ». Repère dans le vaste espace des « champs », la « ferme » se lira comme une figure de refuge humain, depuis lequel le ‘sens sera labouré’. De manière générale, la seule orientation dans le nouveau monde, après « l’éboulement d’étoiles », naîtra en bas, de l’écriture humaine des « points de nuits / dans la céramique du ciel ».
Au réveil à la nouvelle réalité et à la nouvelle écriture s’ajoute, dans la dernière section du recueil, l’ouverture à « La nuit scribe », qui, elle, saisira les rêves qui, autrement, risqueraient de disparaître : « Ce soir je m’ouvre / à l’encre de ta nuit », « [a]u plus absurde rêve / qu’il m’est donné d’aimer / j’espère vaincre ce qui me nuit ». Sortir de ce qui nuit, ne se fera que par l’écriture de la nuit : « Ma solitude se précise / au creux de ton lit / et je m’endors // Cascades / dans le dégel des mots / J’allume une lampe pour vivre ». Les « soupirs » de la nuit qui, au début du recueil, sont dotés d’un « poids glacé » fondent pour s’articuler ; la « lampe », figure équivalente, dans l’espace intérieur, de la « ferme » dans l’espace extérieur, permettra la focalisation sur l’écriture, et, partant, la vie.
À côté du « je », on l’aura remarqué en lisant les dernières citations, un « tu » est également présent dans le recueil ; ce « tu », qui apparaît de manière explicite surtout au début et à la fin, ne s’identifie pas simplement au destinataire des poèmes présupposé par tout « je » qui parle, mais semble bien être une personne jadis aimée par ce « je ». En parallèle à l’émergence d’un nouveau monde et d’une nouvelle écriture, Nuit scribe peut également être lu, en filigrane, comme le récit d’un adieu à une relation, disparue – « interrompue » – tout comme est disparu l’ancien monde. Cette histoire d’amour sera-t-elle remise en mouvement elle aussi grâce à l’écriture poétique ? La « solitude » qui « se précise » à la fin sera-t-elle comblée par le langage à venir ?
Nuit scribe nous fait partager l’expérience d’une double écriture de l’inchoativité, celle d’Eva Marzi et celle du sujet poétique mis en scène dans le recueil. Dans des textes à la fois légers et denses qui tissent de multiples réseaux de sens à l’intérieur d’un ensemble serré et cohérent, la poétesse réussit avec brio à nous parler du rapport entre poésie, nature et vie d’une manière aussi originale qu’actuelle.