Sous ton feuillage Roman
Ça repoussera, la forêt recouvrera ses droits, il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Au village, ils n’ont que des paroles lénifiantes à la bouche. Clémence semble être seule à savoir que l’entaille est irréversible. Bien sûr, les racines vont bosseler puis craqueler l’asphalte, qui perdra de son arrogance en dix ans. L’intégrité, elle, ne reviendra pas. Clémence contemple les puissants engins, écoute les ouvriers siffler, s’apostropher joyeusement. La destruction est banale et cette banalité, une offense.
Francine Wohnlich coud son récit d’un fil poétique qui entremêle les saisons pour reconstituer l’histoire de Clémence et Ivo, un couple que les lézardes du quotidien fragilisent. Le flux et le reflux de leurs sentiments trouvent écho dans la nature et l’effervescence des existences de leurs proches. Une plongée sagace et sans concession dans l’intimité d’êtres en prise au doute, transcendée par une plume vive et inspirée.
(Editions Encre fraîche)
Recensione
Sous ton feuillage, malgré son titre et sa couverture tapissée de mystérieux points verts comme des lucioles, n’a rien d’une fable écologique ou d’un récit d’immersion dans la nature. La quatrième de couverture, aussi, laisse entrevoir des perspectives écocritiques dont on attend avec impatience le déploiement, mais le paysage et les saisons ne sont que la toile de fond d’une narration qui se focalise essentiellement sur les déboires de deux couples dysfonctionnels.
Au printemps, Clémence pleure, « se laisse tomber dans son lit », s’affame, « s’affole », se morfond, survit. « Elle vit seule mais ne pense qu’à lui. » Elle vient de quitter Ivo, dépressif qui s’ignore, trop imbu de lui-même pour demander de l’aide. Dénuée d’indépendance et d’audace, Clémence se demande si elle a bien fait d’enfin dire adieu à cet homme auquel elle pense tout le temps, et regarde la forêt à côté de chez elle se faire éventrer par des machines de chantier. Elle en est à ce point réduite à sa détresse qu’elle doit « réapprendre à respirer seule »…
À l’automne (un long automne), celui de l’année précédente, Clémence et Ivo sont encore ensemble. Leurs disputes s’égrènent au fil d’une relation tissée de non-dits.
Clémence dévisage Ivo.
– Je te soule ?
Il hausse les épaules, c’est oui. Bon, alors on va parler de lui, songe Clémence.
« Songe », mais ne dit rien. Ou plutôt, en gentille fille complaisante, rivalise d’ingéniosité pour éviter la confrontation : sous-entendus mièvres, flatteries pour l’amadouer, reproches discrets, réactions passives-agressives (un mode dont tous deux sont experts). En somme, elle attend que s’amassent les rancoeurs des trop longs silences pour finir par exploser, se plaindre, s’ériger en victime (ce qu’elle est – mais consentante), constater l’inefficacité de tout dialogue avec lui, renoncer encore. Pas de porte de sortie pour ces quadragénaires qui n’envisagent pas d’autres modèles que celui du couple exclusif hétéronormé. Pas d’échange possible pour qui n’a pas appris à exprimer des émotions fortes, pour qui ne sait pas écouter, pour qui l’égocentrisme revient à se protéger de la peur de l’autre. Clémence porte trop bien son prénom. Ivo, obsédé par son devoir de père (divorcé), aveuglé par une vision étroite de la masculinité (meneur, tuteur, protecteur, pourvoyeur), s’enlise dans l’autoflagellation et l’apathie.
En hiver, ça empire. Clémence aime, Ivo sombre. Ivo geint, Clémence aide. Ils s’accusent et se blessent. Conclusion de celle-ci ? « Cet homme me détruit et je ne pourrai jamais vivre sans. » Au temps pour elle.
L’été amène un souffle nouveau (disons, un léger filet d’air). Une amitié féminine entre Clémence et Béa, « la brute la plus sensible qu’elle connaisse », soulage la première de sa solitude et de son désarroi. Ce n’est pas pour autant qu’elle envisage une vie autonome et libre, puisque la question demeure : avec qui sera-t-elle dans deux ans ?
Heureusement, l’entier de l’histoire ne se résume pas à la relation malsaine entre Clémence et Ivo. Les enfants d’Ivo sont des personnages intéressants. Sa fille Madenn, intense et indocile, ne se laisse pas faire et réclame l’argent qu’il lui faut pour ses études de biologie qui la passionnent. Son fils Ludovic, anticapitaliste et antispéciste ayant adopté un mode de vie marginal, à la hauteur de ses convictions, refuse les compromis et les mensonges constants de son père. Les révoltes des deux jeunes gens sont justes mais paraissent quelque peu adolescentes, incomprises voire décrédibilisées par les personnages plus âgés dont on suit principalement le point de vue. La rupture générationnelle est nette. Dommage, car à nouveau, le dialogue serait fertile, s’il était considéré comme souhaitable et rendu possible par le récit.
Peut-être est-ce cette même rupture générationnelle qui me rend ce roman si déconcertant, si décevant. Il n’est pas d’usage, dans un compte rendu comme celui-ci, d’avouer sa subjectivité critique, mais je souhaite avoir l’honnêteté d’admettre que mon point de vue est situé. Engagée en faveur des écoféminismes, imprégnée de la culture post-MeToo, déconstruisant les normes hétérosexuelles en faveur de relations humaines non violentes et plus ouvertes (tant au niveau de la communication que de l’idée de couple), je suis prise de désarroi face à une telle débauche de micro-agressions, d’oppressions croisées, de soumissions volontaires. Le couple Clémence-Ivo n’est d’ailleurs pas le seul couple dysfonctionnel du roman. Le couple Jude-Bertil lui fait pendant, elle quasi absente car hospitalisée pour alcoolisme, lui le « père de contes de fée » irréprochable dans la tourmente. Ces pauvres parents esseulés dans leur souffrance n’en apparaissent pas moins démunis et désespérés que ne le sont Ivo et Clémence. Toutes ces relations obéissent donc aux clichés des couples hétéronormés violents.
Ce roman m’a attristée. Il n’apporte aucune perspective ouverte ou salutaire en faveur d’issues souhaitables pour toutes ces relations amoureuses et familiales. S’agit-il d’une dénonciation ? J’en perçois la dimension de témoignage, de mise en lumière de la nuisance addictive qui imprègne ces liens de manipulation. Petit traité de masochisme pour couples de néo-boomers dans une société toxique ?
Rien n’est proposé à la place d’une telle violence systémique. Si l’objectif est de porter à la connaissance du public la nocivité de ces codépendances affectives, il est réussi, mais quelles alternatives s’offrent alors à nous ? Il en est de multiples. La littérature contemporaine abonde sur les manières de reconsidérer le couple, l’amour, la famille, les liens humains, en faveur d’une plus grande fluidité et d’une meilleure écoute (de soi, d’autrui, du monde). Pourtant, Francine Wohnlich ne les esquisse pas.
D’auncun·e·s pourront estimer cette lecture propice, qui se retrouveraient dans le tourbillon douloureux de tels nœuds relationnels. D’autres sensibilités que la mienne pourront se reconnaître dans l’un des personnages, avec ses désirs, ses contradictions, ses œillères et ses blessures. On lit la préoccupation de l’autrice pour ces couples qui vont mal, ces familles où l’amour sincère (d’un Bertil pour ses enfants, d’une Clémence pour ce voisin attachant et pour sa fille Iseult qu’elle affectionne) permet quelques éclaircies.
Au cours de ma lecture, j’avais le sentiment accru de devenir bien malgré moi la thérapeute de couple impuissante de ces protagonistes qui ne veulent rien entendre. L’écriture de l’ouvrage est assez fluide, les atmosphères immersives, on suit aisément ces dialogues qui fusent entre les personnages. Le malaise qu’ils suscitent sans perspective d’ouverture n’en est que plus grand. Clémence en convient elle-même : « Ce serait comique si seulement la légèreté y participait. »