Le Garçon-léopard
Ce troisième roman raconte l’histoire du cirque Van Ornum et de sa survie économique, à travers les yeux d’un jeune homme, Bertil, fils du comptable et émerveillé par l’univers artistique dans lequel il grandit. Le cirque convient on-ne-peut-mieux à l’écriture de Bastien Roubaty, toujours empreinte de folie, de surprises et d’acrobaties. Mais il y a dans ce troisième roman, davantage de profondeur et d’engagement de la part de l’auteur. Découverte de la sexualité, féminicide, enjeux socio-politiques de la condition des artistes : c’est une plume mature et affirmée qui s’exprime et qui présente un monde, comme dans une fête foraine, à travers le miroir déformant des arts du spectacle. C’est aussi une histoire sur l’art comme élan, refuge et porte d’entrée. Le jeune Bertil, c’est tout le monde, c’est n’importe qui, c’est vous qui avez déjà ressenti le vertige des arts :
« Quand mon père eut fini son histoire et moi mon verre de lait, j’eus pour la première fois la sensation que les archéologues intrépides et les éleveurs bovins querelleurs des histoires de mon enfance étaient bien fades. Je pris conscience qu’aucun justicier masqué ne me fascinerait plus autant que l’obsédante Chloé Demiton. Mes murs se couvrirent de photographies soigneusement découpées dans les journaux représentant la chanteuse et sa clarinette. »
(PLF éditions)
Recensione
Bastien Roubaty est déjà l’auteur de deux romans aux univers marqués : Les Caractères avec une immersion dans le milieu de l’imprimerie et Après Saturne qui raconte un voyage spatial – deux ouvrages décalés où la fantaisie s’invite dans l’écriture. Si l’auteur joue avec les mots, il ne les utilise pas seulement à la légère : révolution ouvrière, justice et liberté sont les thèmes profonds de ses deux premiers livres. Cette fois, c’est au monde du cirque que l’auteur fribourgeois s’attaque, dans un roman initiatique : Le Garçon-léopard.
Dès les premières pages, Bastien Roubaty pose le cadre : l’histoire de cette famille qui part vivre dans un cirque est une histoire d’aventures. Le père, César, se voit proposer par le hasard d’une retrouvaille le poste de comptable au sein d’un cirque qui en a grandement besoin. Seule condition : suivre la troupe. Aussi avec son fils et sa fille, ils s’embarquent dans cette vie nomade, en marge de la société, le temps d’un été, laissant derrière eux une mère fatiguée, qui désapprouve ce choix.
Ce dessin est une des rares choses qu’il me reste de mon enfance au 13, Rue du 13 juin. C’est à la fin de celle-ci que cette histoire commence. C’était un soir d’hiver, nous avions mangé du gratin et ma mère avait dit : “tu ne vas quand même pas le prendre avec toi !” Mon père, impatient, avait répondu : “mais ça n’a pas lieu dans une cave, enfin c’est un endroit très respectable, c’est au théâtre”.
Alors l’aventure commence, celle du quotidien dans le cirque : les spectacles en soirée, le temps libre en journée, les extras et petits jobs hors du chapiteau, les personnages tous singuliers – André le géant collectionnant la vaisselle miniature, Pascaline la femme à barbe se transformant en baby-sitter, les siamoises prêtes à toutes les crasses, Zigomar le maître du mystère se nourrissant d’applaudissements ou encore Garance la contorsionniste qui éveillera les premiers émois de Bertil. C’est au travers de morceaux d’un quotidien haut en couleur que cet été nous est raconté, par bribes, tissant la folle vie du cirque Van Ornum qui, un jour de grand vent, voit son chapiteau s’envoler, les menaçant donc de faillite. L’écriture décalée, joueuse et imagée, se marie pleinement à l’ambiance du monde du spectacle. On y retrouve les codes d’un cirque traditionnel et fantasmé, ainsi que ceux des récits d’événements fabuleux. Suite à un drame, les animaux ne sont plus du spectacle, ils laissent place aux artistes et à leurs prouesses à couper le souffle, des artistes aux corps hors normes qui créent ensemble une mini-société protégée, fermée, dans l’accueil des différences. Tout comme la troupe, le récit est surprenant à tout instant. Les épisodes – racontés au passé simple, enchaînant les péripéties plus farfelues les unes que les autres, soignant les personnages tant adversaires qu’alliés, et les décors – nous embarquent à la rencontre du narrateur, Bertil.
Entre l’enfance et adolescence, du haut de ses 13 ans, Bertil découvre un nouveau monde. Ses yeux et ses sens grands ouverts, il rapporte avec exaltation ce qu’il observe. Il nous raconte aussi, et avec émotions, ses questionnements, déceptions et curiosités. Dans cet âge de l’entre-deux, il s’élance dans l’adolescence, perdant une partie de son inconscience et de son insouciance. Si le ton du roman est celui de la légèreté, il évoque aussi la dépression et l’hospitalisation de la mère de Bertil, qui en est profondément touché, ainsi que sa petite sœur, mutique. Tous les membres de la famille sont amenés à se remettre en question et à chercher quelles sont leurs aspirations et comment les réaliser. Au fil de cet été singulier, Bertil fait des rencontres, se découvre, explore, ouvre des portes, en referme quelques-unes, mais pas vraiment, puis se laisse surprendre et émouvoir encore. Bastien Roubaty nous offre avec son narrateur une capture sensible et poétique des premiers pas dans l’adolescence, sur ce chemin qui mène à soi.
Sa reconnaissance m’étonna. Je pensais qu’il m’avait fait une fleur en occupant ma journée avec un bouquet d’activités aussi excitantes. Je n’avais fait que suivre ce garçon impétueux qui me paraissait moins étrange que passionnant quoi qu’en disent les adultes de sa famille. Nos mains s’attardèrent sur l’album. J’étais touché. Je me sentais étourdi. Mon admiration pour lui était intense parce qu’elle était nouvelle et inattendue. Personne ne m’avait jamais déconseillé une telle attirance, mais personne, pas même moi, ne l’avait jamais envisagée non plus. La possibilité d’un garçon.
Le Garçon-léopard questionne la place que chacun cherche et prend. Au sein de leur petite société marginalisée, chacun a un rôle particulier, chaque artiste prend part à la vie du cirque selon ses capacités, ses talents, et accueillir de nouveaux arrivants ne va pas de soi. Comment Bertil va-t-il trouver sa voie dans la communauté alors qu’il ne parle pas son langage ? Il ne connaît pas la scène, il n’est pas artiste, son père non plus. Comment transformer la méfiance des circassien.nes à leur égard ? Comment s’intégrer ? Ces questions rythment le récit et donnent au jeune adolescent bien du fils à retordre, jusqu’à ce qu’il découvre ce qu’il désire faire de sa vie.
Avec ce roman initiatique, grâce à une langue joyeuse et sensible, Bastien Roubaty nous offre une immersion dans un monde décalé. Ludiques, vifs, ses mots attrapent avec justesse l’entrée dans l’adolescence, un âge de découvertes et d’inconnu, un âge où le grave et le drôle s’entrelacent, où les sens et la conscience s’enflamment. Le Garçon-léopard est une bouffée d’imaginaire et de fougue, avec un soupçon de magie dont les ingrédients sont style déluré, liberté et réalité.