Sa préférée

Dans ce village haut perché des montagnes valaisannes, tout se sait, et personne ne dit rien. Jeanne, la narratrice, apprend tôt à esquiver la brutalité perverse de son père. Si sa mère et sa sœur se résignent aux coups et à la déferlante des mots orduriers, elle lui tient tête. Un jour, pour une réponse péremptoire prononcée avec l’assurance de ses huit ans, il la tabasse. Convaincue que le médecin du village, appelé à son chevet, va mettre fin au cauchemar, elle est sidérée par son silence.
Dès lors, la haine de son père et le dégoût face à tant de lâcheté vont servir de viatique à Jeanne. À l’École normale d’instituteurs de Sion, elle vit cinq années de répit. Mais le suicide de sa sœur agit comme une insoutenable réplique de la violence fondatrice.
Réfugiée à Lausanne, la jeune femme, que le moindre bruit fait toujours sursauter, trouve enfin une forme d’apaisement. Le plaisir de nager dans le lac Léman est le seul qu’elle s’accorde. Habitée par sa rage d’oublier et de vivre, elle se laisse pourtant approcher par un cercle d’êtres bienveillants que sa sauvagerie n’effraie pas, s’essayant même à une vie amoureuse.
Dans une langue âpre, syncopée, Sarah Jollien-Fardel dit avec force le prix à payer pour cette émancipation à marche forcée. Car le passé inlassablement s’invite.
Sa préférée est un roman puissant sur l’appartenance à une terre natale, où Jeanne n’aura de cesse de revenir, aimantée par son amour pour sa mère et la culpabilité de n’avoir su la protéger de son destin.

(Sabine Wespieser Éditeur)

« Une gifle monumentale »

di Le jury étudiant UNIL du Choix Goncourt de la Suisse 2022
Inserito il 23.01.2023

Écrite au nous, cette critique est le fruit du travail collaboratif des membres lausannois du jury étudiant du Choix Goncourt de la Suisse 2022.

Transporté dès l’ouverture dans un petit village montagnard du Valais, le lecteur est projeté dans la maison derrière le noyer, à travers le salon au « canapé en cuir décrépit » jusqu’à la « cuisine crépusculaire », théâtre de scènes familiales terrifiantes. C’est dans cette cuisine que la narratrice, Jeanne, du haut de ses huit ans, ose pour la première fois tenir tête à son monstrueux père. Elle avait régulièrement vu ses « paluches d’ogre » s’abattre avec rage sur sa mère et sa sœur ; ce sera son tour cette fois-ci :

Il m’a retournée, a serré ses mains en étau autour de mon cou. Il avait le visage rouge et déformé, les yeux exorbités et déments. Et un sourire. C’était immonde.

Malgré les tabous et la loi du silence qui règnent sur le village, Jeanne parvient à fuir pour se former à l’École normale, comme interne. Sa soif de connaissance et de changement la mène ensuite à l’université de Lausanne. C’est dans les eaux du Léman, « complice et témoin de [s]a mue », qu’elle trouvera enfin un peu de répit :

Il m’étourdit, le ressac dit que désormais mon horizon s’étire plus loin que les montagnes de mon enfance.

Au fil des relations amicales et intimes que Jeanne noue et dénoue, des possibilités de se reconstruire s’offrent à elle. Restera toutefois ce cruel constat :

J’ai vécu un jour derrière l’autre sans qu’aucun ait pu effacer la peur et la rage de mon enfance. Ce n’est pas grand-chose pourtant, une enfance. Mais c’est tout ce qui subsiste pour moi. Je ne sais pas me réfugier ailleurs.

Comment trouver une place dans ce monde, lorsque notre âme est écorchée et que l’écho de notre enfance nous renvoie encore et toujours aux tourments du passé ?

Sa préférée a touché, voire retourné, nombre d’entre nous : impossible de ne pas s’attacher profondément à la narratrice, en lui souhaitant d’échapper à son enfance. L’une des réussites du roman est de faire ressentir la difficulté de cette tâche. L’éloignement géographique, la distance avec ses proches, l’entrée dans le monde professionnel, toutes les perspectives offertes par le développement d’une nouvelle vie sociale n’y peuvent rien : l’expérience traumatique ne cesse d’agir comme un vortex, et tout ramène Jeanne en son centre. Entraînée dans cette spirale, elle finira par user elle-même de violence dans une relation intime.

Autre force du roman : le récit de l’ambivalence des attachements de Jeanne pour les lieux de son enfance et la géographie de son canton d’origine. D’un côté, elle a dû les mettre à distance pour s’émanciper ; de l’autre, elle redécouvre la beauté de ces paysages et réalise qu’à défaut d’avoir une identité familiale, elle est liée à cette terre. Les descriptions qu’elle en fait offrent des espaces de respiration dans un texte sinon sombre, sans rémission, comme lorsqu’elle s’insurge contre l’ignorance de son amie Charlotte, habituée des stations de skis, et son Valais de carte postale :

Tu sais qu’il y a des abricotiers, mais pas partout, et que les agriculteurs les chouchoutent lors de leur floraison, la peur au ventre de perdre leur gagne-pain à cause du gel ? Les nuits trop froides, ils déposent aux pieds de leurs troncs des chaufferettes. C’est d’une beauté à faire pleurer, ces scintillements au petit matin. Émouvant de savoir qu’un homme veille derrière chaque arbuste. Que le limon de la plaine du Rhône instille une saveur unique aux asperges.

Si les deux premiers tiers du livre tiennent le lecteur en haleine, autant par la force de l’écriture que par le rythme de la narration, il arrive que l’abandon de fils narratifs, la construction de certains personnages ou leurs réactions posent question dans sa dernière partie. Ainsi de l’achat d’un bateau dont tout semblait indiquer qu’il pouvait symboliser une libération pour Jeanne et qui finit simplement « bâché [...] pour l’hiver ». Ou du manque de corps de certaines de ses amies, grâce auxquelles Jeanne vit des moments de joie ou de répit, qui apparaissent et disparaissent si brusquement du récit qu’on peut peiner à les percevoir autrement que comme des rouages de l’intrigue. Et, sans vouloir trop en dire, plusieurs d’entre nous ont été déboussolés par le tournant dans la relation entre Jeanne et Marine, sa compagne de longue date. Difficile de vraiment comprendre pourquoi cette dernière, caractérisée par son empathie débordante et irraisonnée, ferait volte-face.

Le roman n’en est pas moins percutant. À l’image de la narratrice, la prose est sèche, directe, intransigeante, parfois âpre. Et c’est sans voyeurisme, dans cette remarquable économie de moyens, que se projette sur chaque page l’ombre du père violent. Dans les moments où le lecteur se demande ce qui aurait pu changer la donne pour Jeanne et sa famille, Sa préférée apparaît comme un puissant plaidoyer contre la lâcheté.

La force de son livre a valu à Sarah Jollien-Fardel, après d'autres prix, le huitième Choix Goncourt de la Suisse, décerné en novembre 2022 par un jury étudiant représentant sept universités. La Valaisanne succède ainsi à Mathias Enard, Catherine Cusset, Alice Zeniter, Pauline Delabroy Allard, Louis-Philippe Dalembert, Lola Lafon, et Mohamed Mbougar Sarr. Parmi les quinze romans sélectionnés à Paris par le jury Goncourt, Beyrouth-sur-Seine, de Sabyl Ghoussoub, récompensé plus tard par le Goncourt des Lycéens, a longtemps fait jeu égal avec Sa préférée. Les intenses débats qui ont permis de les départager comme les nombreuses discussions autour de nos lectures de la sélection Goncourt ont nourri cette critique et nous ont permis de constater que le premier roman de Sarah Jollien-Fardel ne laisse pas ses lecteurs indifférents.

Rassegna stampa

Sa Préférée, premier roman de Sarah Jollien-Fardel, dessine avec puissance un douloureux labyrinthe intérieur, creusé par la maltraitance familiale. (Isabelle Carceles, Le Courrier, 09.09.2022)

Sa préférée est le phénomène de cette rentrée littéraire. Obsédant, élégant, impudique, effrayant, il survivra à la vogue parisienne. (Marie Céhère, Bonpourlatête, 16.09.2022)

La langue du roman, simple en apparence, comme sortie de la bouche de Jeanne, est travaillée au souffle près, chaque mot pesé pour alimenter un rythme de feu, une urgence à dire. (Lisbeth Koutchoumoff Arman, Le Temps, 26.08.2022)