K comme Almanach Roman écologique
L’espoir coûte que coûte.
Chaque soir, Simon allume à l’aide de sa perche les lampadaires de la ville. Alors que la population se déporte en masse vers l’idéalisée Belgador pour ne jamais en revenir, lui s’évertue à contenir l’inévitable progression de l’obscurité. Autour de lui, les immeubles se fissurent, la ville est rongée par une végétation suffocante, les denrées viennent à manquer et les perspectives d’avenir s’amenuisent. Pourtant, Simon ne compte pas abandonner sa ville et ses derniers habitants.
Au Lacmer, ce stakhanov de l’espoir recueille le petit, un perdu-retrouvé recraché par les flots, traumatisé et muet. Lui aussi a quitté son pays pour une autre terre idéalisée. Simon entreprend de lui transmettre ce qui a le plus de valeur à ses yeux : le travail bien fait, le soin des autres et le langage.
Fable sociale et intime tout à la fois, K comme Almanach nous confronte aux questions de la transmission, de la confiance et de la famille en période de crise. A travers l’inventivité de sa plume que nous lui connaissons déjà, Marie-Jeanne Urech interroge les fragilités de nos quotidiens, ainsi que le difficile exercice d’animer un monde en collectivité, de constituer un sillon de culture et d’existence pour chacun et chacune au-delà des illusions et désillusions d’ailleurs utopiques.
Recensione
Entre la science-fiction, le conte, la nouvelle fantastique, l’évocation poétique, le mythe et le micro-récit, le dernier roman de Marie-Jeanne Urech nous emporte dans un univers indécis, à la frontière entre terre, eau et cosmos. K comme Almanach, dès son titre, intrigue sans donner de réponse, interroge sans moraliser. Sans doute sommes-nous sur Terre, notre planète bleue dévastée où les saisons ont fusionné, « hivertomne » et « printivère », où de grandes pannes ont définitivement privé les habitant·e·s d’électricité, où la montée des eaux a confondu lac et mer et transformé les immeubles en îlots. On devine des effondrements, il n’y a plus d’essence, et les « invalides de petite et grande guerre » ont une multitude de pieds car « les guerres mutilent, amputent, puis multiplient ». Mais pas de catastrophe qui révolutionne les vies ; c’est plutôt le lent déclin, la mélancolie molle, qui pousse les gens à emprunter la porte de sortie de cette planète sans avenir : la navette pour Belgador. Elle emmène les voyageur·euse·s vers les « vertes prairies » de cet éden dont on ne sait rien – sauf qu’il y a des vertes prairies, image d’Epinal ressassée à l’envi, comme un mantra pour entretenir le rêve.
Tout le monde part, donc, tôt ou tard. Sans rien emporter, sauf des souvenirs – en « lambeaux et confettis ». Tout le monde, à l’exception de Simon, dont on ignore les motivations à rester – c’est plutôt une non-envie de partir qui semble le retenir là. Et bien sûr, les lampadaires à allumer. D’autant que ceux-ci sont de plus en plus envahis par la végétation, qui menace de grignoter la ville entière, et bientôt l’allumeur nocturne doit abandonner des rues puis des quartiers à la sauvagerie. Sa fidélité à sa fonction tient de l’obsession, ou de la destinée – malédiction ?
Bientôt, Sisyphe recueille Moïse. Alors que notre protagoniste, quitté par son amoureuse envolée pour Belgador, voit s’enfuir toujours plus de ses concitoyen·ne·s et poursuit son inexorable mission, voilà que le lacmer amène, un jour de grosse pluie, une « barque disloquée » avec « un paquet blanc, dans ce paquet un enfant, endormi ou emmordi, son visage livide ne permettait pas de trancher ». On ne sait pas son âge, et il ne parle pas. Mais cet enfant, survivant miraculé d’on ne sait quel déluge, venu d’outre-lacmer où l’on ne sait rien des contrées et des gens, se met bien vite à suivre Simon dans ses nuits de travail et ses jours d’accalmie.
Quand la mauvaise herbe grimperait, liseron, lierre ou clématite finiraient par occulter la lumière. Ce serait la catastrophe, l’état d’urgence, la guerre. Entièrement mobilisé, Simon pissa au pied de chaque lampadaire, commandant d’une vessie bien chargée, dernier rempart contre le chiendent. […]
[…] Le soir même, le petit refusa de pisser et se déroba à son devoir de lampiste. Il passa son temps à cueillir des fleurs, précédant Simon dans sa tournée urinaire pour en sauver le plus possible. Sa joie grandissait en même temps que son bouquet. Ses bras, sa charrette, le sac à dos, tout fut bientôt couvert de florofées donnant à leur convoi une allure étrangement festive.
La ville délabrée est le seul horizon du récit, faisant pendant à cet ailleurs magnétique qu’est Belgador. Ainsi, par synecdoque, cette ville est l’habitat de l’humain sur la Terre. Et au sein de cette ville, par une autre synecdoque, l’immeuble de Simon semble renfermer tous les personnages restants sous nos atmosphères. Un éventail de personnages curieux : Novembre, qui passe son temps à gagner des objets inutiles, obsolètes, à de mystérieux concours ; Madeleine, qui tient l’immeuble à bout de bras, c’est-à-dire qu’elle en est littéralement devenue le mur porteur ; Monsieur Samson, impotent de guerre, « perfusé au jazz », qui apprend le grec ancien par correspondance. Et quelques autres encore, qui rappellent La Vie mode d’emploi de Perec – autant de figures cocasses colorant le récit.
À la nostalgie poétique de ce monde avalé par le vert et l’eau se mêle donc une légèreté, un humour presque philosophique – sans être le moins du monde moraliste – au contraire de la postface, que l’on peut s’abstenir de lire. Les scènes sont courtes, le texte divisé en fragments d’un paragraphe, émaillé de dialogues insérés sans tirets ni attribution de parole – on sait pourtant très bien qui parle, et le texte gagne en fluidité. L’effet global est celui d’une mosaïque aux teintes diverses, que l’on peut lire au rythme qui nous siéra.
Les éléments de la « nature » et les restes de la civilisation humaine défendue par Simon se côtoient dans une danse qui devient souvent une lutte. Pour manger, on « [tire] le cerf aux portes de la ville ». Le petit cueille des bouquets de fleurs tandis que Simon détruit les herbes grimpantes. Ensemble, ils craignent les bêtes sauvages et espèrent le retour des youyous rouges.
Tu vois petit, la couleur du youyou, c’est celle-là. Celle du crépuscule. Imagine un oiseau de cette couleur. Peut-être vole-t-il là quelque part, confondu avec le soleil, invisible à ceux qui voudraient le mettre en cage. Mais toi, tu le verras.
Soleil rougeaud, « soleil à l’agonie », « disque toujours plus rouge et replet ». Même notre astre est délétère et déréglé. Et toujours il faut pallier son absence en allumant les éclairages nocturnes. Ne reste plus à sauver que ce lien ténu avec la lumière, qui se transpose de Simon à l’enfant. C’est ainsi que le lampiste trouve d’étranges méthodes pour éduquer le petit et lui apprendre à lire : « A comme Mimosa. » « B comme Immeuble. » « C comme Sécateur. »… Peut-être un jour l’enfant lira-t-il le titre de ce livre, et le comprendra-t-il.
Une belle histoire de filiation, de transmission incertaine, bancale, puisque l’homme qui transmet est bien en peine de savoir comment enseigner. En cela, ce récit diffère des récits de passation du guide au novice – cependant, on aurait pu souhaiter qu’un des deux protagonistes fût une femme, tant sont rares les relations féminines de mentor·e à disciple.
La fin, ouverte, nous laisse imaginer ce qui se passe sur Belgador, et l’on salue la confiance que l’autrice fait à ses lectrices et lecteurs. Une lecture agréable et fraîche, qui nous plonge dans une sorte de songe. Peut-être même y trouvera-t-on l’esquisse d’une dimension mythique, dans cette apocalypse tranquille – modeste et nue.