En attendant Heidi

Quelque part dans les Alpes suisses – en Engadine peut-être, ou dans l’Oberland bernois qui sait – un grand hôtel thermal surplombe un petit lac. Peut-être descendra-t-on le découvrir, ce petit lac. Peut-être aussi que, depuis ce petit lac, on pourra voir les vapeurs d’eau chaude s’échapper du bassin extérieur des thermes, où se tient en ce moment Alice. Ou la terrasse de sa chambre, où vient d’apparaître une silhouette fugace, alors qu’Alice, pourtant, est sur la terrasse du restaurant, en train d’observer les serveurs préparer les tables pour midi. Peut-être aussi verra-t-on la silhouette d’Alice accoudée au garde-corps de la terrasse de sa chambre où elle est remontée, regardant cet homme, là, plonger et disparaître… En fait, Alice attend une certaine Heidi.
Mais qu’attend-elle réellement? Ce n’est pas très clair.

(quatrième de couverture, éditions de l'Aire)

Recensione

di Ursula Bähler
Inserito il 30.01.2023

Donc voilà que j’étais brune. Brune et anonyme. Ici je pouvais être qui je voulais. Mes actes seraient attribués à cette image que je voyais dans le reflet. Ils ne me seraient pas attribués à moi. Ils ne seraient attribués à personne. Je me demandai si Heidi savait cela, quand elle avait décidé de m’envoyer l’attendre ici. Mais elle ne pouvait savoir que je changerais d’apparence. Pourtant cette image, c’était une double création : la sienne, la mienne  (10).

Lorsque Alice T., la narratrice, arrive dans un hôtel thermal en montagne, quelque part en Suisse germanophone, elle sait et ignore en même temps qui elle est, ce qu’elle y fait et ce qui s’est passé avant. Étrangère parmi les autres hôtes et étrangère dans sa propre histoire, elle va (re)découvrir peu à peu les événements qui l’ont conduite dans la chambre d’hôtel louée à l’année par Madame S., Heidi, qu’elle attend. Mais viendra-t-elle ?

En attendant Heidi, premier roman d’Isabel Garcia Gomez, a tout d’un roman policier, dans lequel la lectrice et le lecteur reconstruisent au rythme même des (re)découvertes d’Alice T. les événements qui ont mené à un meurtre. Si la narratrice raconte l’histoire de manière rétrospective, depuis le moment où elle sait la vérité et un endroit qui ne peut être qu’un lieu de détention, il n’y a pourtant que très peu de prolepses, toutes discrètes, en plus, qui interrompent l’enquête troublante à laquelle on participe et que l’on effectue ainsi en direct avec Alice. Il règne, dans ce roman, une atmosphère Nouveau Roman. Les Gommes d’Alain Robbe-Grillet, en particulier, ne sont jamais très loin.

Voici le personnel du roman : Alice T., une ancienne danseuse étoile qui a eu un accident il y a plus de quinze ans lors de la dernière répétition de Roméo et Juliette de Prokofiev ; blessée au genou, elle a dû arrêter sa carrière et s’est convertie, faute de mieux, en choréologue ; Bilal, son ex-partenaire, danseur étoile, lui aussi, qui n’a pas su la tenir ni au moment de sa chute, ni après ; Heidi, professeure de danse, « madame Recommence », qui pousse les danseuses et les danseurs jusqu’aux limites, et bien au-delà ; Siegfried, nommé ainsi par Alice en référence au Lac des cygnes, un policier, sans doute, qui loge lui aussi dans l’hôtel thermal et semble être dès le départ au courant de tout ; Hector, le liftier, et Amalia, la femme de chambre, son amante peut-être ; le maître d’hôtel, des serveurs, un masseur, un couple ; quelques autres encore.

Roman policier à sa façon, En attendant Heidi est saturé de signes et d’indices à déchiffrer au cours de la lecture, tant par Alice que par nous. Ces signes et indices renvoient tantôt au passé, à la relation entre Alice et Bilal, à l’accident d’Alice et à l’assassinat, et tantôt au futur, au fait, donc, qu’Alice ne pourra échapper à la reconnaissance de la vérité : la « cage de l’ascenseur » de l’hôtel, la sensation qu’elle a, sous la main d’un masseur, d’être un « gigot d’agneau », « bientôt prête pour la cuisson » (40), la « fenêtre à guillotine » dans sa chambre (63), l’impression d’une « fuite au ralenti » (103) quand elle quitte un bassin chaud, l’évocation des « geôles du Château d’If » (105), etc. Ces images annonciatrices dessinent une gradation, et plus le texte avance, plus Alice désire être démasquée par Siegfried, avec lequel elle entretient dès le début un rapport ambigu marqué d’attirance érotique et de peur.

Tout comme chez Robbe-Grillet encore, un grand réseau mythologique sous-tend le roman autour de la figure du dédale : les couloirs qui mènent aux thermes ainsi que les thermes eux-mêmes sont parcourus par Alice comme un vaste espace labyrinthique, tout comme c’est le cas de la ville parcourue par Wallas dans Les Gommes. À partir de la figure du labyrinthe deux récits mythologiques s’actualisent en se superposant : celui d’Icare et celui d’Œdipe. Avec Icare, Alice, danseuse étoile, partage l’envol jubilatoire vers le ciel et la chute brutale, avec Œdipe le fait de claudiquer et de (re)découvrir l’auteur.e d’un meurtre. Le roman policier se double ainsi d’un roman psychologique : il y est question de la pression exercée sur les danseurs et les danseuses étoile, du traumatisme de la chute et de l’arrêt brusque d’une carrière prometteuse, de l’humiliation réitérée par la professeure, de l’assassinat, du refoulement protecteur et de la réappropriation de la vérité et de la culpabilité. De « personne » (10) elle redevient une personne, assumant les actes qu’elle a commis. Le prospectus de l’hôtel le précise bien : « Dans l’antiquité, les thermes avaient une fonction cultuelle et thérapeutique » (109).

La reconquête de la vérité passe par la réactualisation de la mémoire. Déclenchée le plus souvent par une scène visuelle, l’irruption de souvenirs entraîne une imbrication des deux niveaux de temps et de réalité dont la présence respective change parfois d’une phrase à l’autre.
Alice observe le monde à travers les yeux de choréologue. Il y a de nombreuses scènes de danse, orchestrées vers la finale tragique : de la « volatile chorégraphie » (30) de deux moineaux, la danse d’Amalia-Siegfried avec un oreiller-« cygne blanc » (55) et la « danse des serveurs » (77), on passe à la chorégraphie du « ballet enflammé », à la fois « dissonante et esthétiquement parfaite », « gracieuse, et inquiétante » (104) des « têtes des nageurs » dans un bassin illuminé la nuit, et, finalement, au ballet apocalyptique – le soleil et la lune se montrent en même temps – fantasmé à la fin et qui se termine par la scène fatale de la chute : « ‘Heidi entra sur la scène, nous pointa du doigt et cria : ‘Recommencez !’ Corps tirés par les fils de la soumission, il me lançait chaque fois plus haut, et chaque fois la chute était plus périlleuse, nos torses haletant, nos regards se fuyant, déjà tournés vers l’accident » (130). À la légèreté des corps qui dansent et volent, au désir d’apesanteur, s’opposent brutalement le poids des corps qui chutent, celui d’Alice, certes, mais aussi celui d’un autre corps, poussé par-dessus la balustrade.

En choréologue, Alice voit le monde en mouvement – et en dehors de la danse l’eau joue un rôle central dans le roman –, mais aussi en géométrie : les deux axes, vertical et horizontal, ainsi que les diagonales, structurent l’ensemble du texte. Ils se combinent dans de multiples jeux d’ombre et de lumière et se manifestent aussi chacun à sa façon. L’horizontalité est notamment présente dans la surface de l’eau qui se mue en scène et vice versa. La verticalité, axe qui prédomine, s’exprime dans l’envol et la chute, ainsi que dans l’omniprésence du « point de vue en plongée » (59) : en effet, Alice – figure classique de l’observatrice observée – regarde le monde depuis la terrasse de l’hôtel, depuis la terrasse de sa chambre, et, finalement, en présence de Siegfried, depuis la terrasse du toit de l’hôtel. Les « garde-corps » évoqués à maintes reprises sont des figures de la limite, au-delà de laquelle a lieu la chute.

En danseuse choréologue encore, Alice perçoit le monde en musique – la « Danse des chevaliers » dans Roméo et Juliette de Prokofiev, Le lac des cygnes de Tchaïkovski, la Missa Solemnis de Beethoven – et en silence.
Roman policier, roman psychologique, et, avant tout, roman poétique, tissant une étoffe fine et légère de mots, d’images et d’allusions intertextuelles, En attendant Heidi plonge le lecteur et la lectrice dans une atmosphère particulière, à la fois familière et inconnue, captivante de la première à la dernière page. Une perle.