Willibald

Depuis l'adolescence Mara est habitée par un tableau suspendu dans le salon de son HLM. Willibald, qui a acheté cette toile dans les années 1920, la hante tout autant. Lorsqu'il fuit Vienne en 1938, il n'emporte que ce Sacrifice d'Abraham, soigneusement plié dans sa valise. Entrepreneur et collectionneur juif, il refait sa vie au Brésil, loin des siens. Lors d'un séjour en Toscane chez sa mère Antonia, Mara déchiffre les lettres de Willibald qu'elle retrouve dans un hangar. Elle observe les photos, assaille de questions Antonia, «qui sait mais ne sait pas».

(Editions Zoé)

La création d'une image

di Giulietta Mottini
Inserito il 24.10.2022

Le dernier roman de Gabriella Zalapì – plasticienne, d’origine anglaise, italienne et suisse – s’ouvre sur une photographie en noir et blanc, le portait d’une femme, assise sur une chaise, en léger déséquilibre. Elle regarde l’objectif derrière ses grandes lunettes de soleil ; on la suppose dans un parc, prête à être immortalisée par la caméra, elle ne sourit pas. Une entrée en matière d’autant plus intrigante que le roman, paru aux Éditions Zoé, s’intitule Willibald, un prénom qu’on imagine masculin. Mais le trouble, lorsqu’il est bien conduit, donne envie d’en savoir plus, de tourner les pages à la recherche d’un nouvel indice. Et c’est ce qui se passe lors de la lecture de ce roman.

Willbald est un industriel et collectionneur juif d’origine autrichienne, contraint de fuir son pays en septembre 1938, à cause de la montée du nazisme en Autriche. En partant, il abandonne tout, ou presque. Il emporte avec lui une toile : Le Sacrifice d’Abraham. Ce tableau, qui représente une scène biblique dans laquelle un Ange interpelle Abraham alors que celui-ci est sur le point d’égorger son fils, le suivra à travers le monde, de Londres à Lisbonne jusqu’au Brésil. Par la suite, Willibald décide – pour une raison que l’on ignore au début du roman – de le remettre à Antonia, sa petite-fille. Ainsi, cette œuvre s’immiscera dans la vie quotidienne et intime d’Antonia et de ses filles, Ana et Mara ; il deviendra aussi source de hantise pour les jeunes filles, en même temps qu’objet de fascination et de curiosité. Il leur ouvrira la porte sur un pan de l’histoire familiale qu’elles connaissent mal, le destin de leur arrière-grand-père Willibald dont leur mère leur a peu parlé.

En 2015, le téléphone sonne, le directeur du Musée des Arts Appliqués de Vienne informe Antonia qu’il détient trois verres syriens qui auraient appartenu à Willibald. Pour que les objets lui soient restitués, Antonia doit remettre au musée certains documents sur lesquels elle n’arrive pas à mettre la main. L’alibi rêvé pour inviter sa fille Mara à la rejoindre dans sa maison en Toscane, et l’occasion pour la jeune femme de se plonger dans les archives familiales.

Avec une langue précise et simple, que l’autrice module au besoin – parfois concrète, parfois plus métaphorique ou stylisée – on parcourt avec plaisir et curiosité le destin à la fois tragique et époustouflant de cet industriel et collectionneur autrichien ainsi que celui de sa famille. Il nous en reste des impressions fortes et d’autant plus frappantes qu’elles sont créées avec une grande économie de moyens. Des images souvent exprimées par détours, mais dont le sens nous parvient immédiatement, par exemple lorsqu’est évoquée la fuite de centaines de milliers de personnes juives d’Autriche, dont fait partie Willibald : « Vienne se vide de ses Juifs. C’est une lente hémorragie. » Ou lorsqu'est décrite – sans que les deux situations ne soient comparables – la filiation abîmée entre la mère et ses filles : « Le trio d’Antonia, Ana et Mara a toujours été plein de courants d’air ».

Très réussies aussi sont les incises dans plusieurs autres langues, dont l’anglais, l’allemand, l’italien ou le portugais, tantôt marquées par l’italique, d’autres fois directement intégrées au français ; elles rendent compte des déplacements géographiques non seulement de Willibald, mais aussi d’Antonia, de sa mère Esther, ainsi que de Mara et Ana. Elles montrent aussi le frottement entre les différentes langues et les cultures, leurs points de friction et de rencontre, ainsi que les raisons et enjeux d’un tel multilinguisme.

À y regarder de plus près, aucun ancêtre sur sept générations n’est né et mort au même endroit. Cosmopolitisme oui, déracinement certainement. Diagnostic : exils, familles décomposées, éclatement. L’allemand par ici, l’anglais par-là, le français par instant, le portugais si nécessaire, l’italien en toile de fond.

Un autre procédé formel intéressant est l’insertion dans le texte de photographies en noir et blanc ; elles donnent au roman un rythme particulier, des respirations. Le procédé aurait pu appesantir le récit, ce n’est pas le cas ; les photographies choisies ne sont jamais explicatives ou illustratives. Elles ouvrent sur une époque passée et donnent un relief très intéressant au texte. Par ailleurs, comme on ne sait pas qui les a prises, ni nécessairement qui elles représentent, on devine, on imagine, on suppose qu’elles sont issues des archives que Mara fouille.

Elles participent ainsi à renforcer l’impression qu’il s’agit d’une fiction documentaire. Rien ne nous indique avec certitude que Willibald a existé mais tout dans le texte nous pousse à vouloir y croire. Les photos d’une part, mais aussi les extraits d’archives que l’autrice nous donne à lire en reproduisant leurs particularités graphiques. Il y a les dates bien sûr, les passages narrés directement par l’auteur du journal mais aussi les lacunes, les mots illisibles mentionnés comme tels dans le texte. Et c’est sur cette ambiguïté que repose le récit : comment distinguer le vrai du faux ? ce que l’on invente de ce qui a réellement existé ? Ou, pour le dire avec les mots de Gabriella Zalapì dans un dialogue entre Mara et Antonia : « Par quelle frontière est passé Willibald pour atteindre l’Espagne ? Hendaye. Tu es sûre ? Je ne sais pas. […] Qu’est-ce que ça change ? Agacée, la mère soupire. Mara est gênée. Tu as raison, ça ne change rien. C’était pour mieux l’imaginer… »

On salue également l’illustration de la première de couverture qui sied à merveille au roman : une « photographie tissée » – signée par l’autrice – qui représente Willibald en costume-cravate, une main sur la hanche, le visage légèrement brouillé, comme recomposé. À partir d’un élément du passé, on assemble, on tisse, et même si le résultat final n’est pas net de vérité, même s’il reste un peu flou, une image se crée.