Confessions à un ficus
Quand nous découvrons Geoffroy, le héros de ce roman, il est coincé dans un ascenseur, simple métaphore de l’existence pour cet employé timoré qui échoue superbement à faire son chemin. Doté d’un jumeau à qui tout réussit, il végète dans une entreprise d’emballage dont il va claquer la porte pour se consacrer au tri des pommes. Repéré par une metteuse en scène d’avant-garde qui porte haut l’art du vide, il subit les autres sans cesser de s’interroger, tant sur son absurde parcours que sur sa capacité à tout supporter.
Il faudra un ficus compatissant pour qu’il ose enfin sortir du cadre. Car il suffit parfois d’une plante de salon pour révéler une tragédie intime et bouffonne.
Catherine Logean, qui signe ici son premier livre, possède ce don rare de faire rire avec un personnage aussi navrant que sincère.
L'Arbre vengeur
Recensione
Coincé dans l’ascenseur à cause d’une panne, le narrateur en je de Confessions à un ficus observe son reflet dans le miroir et se présente d’emblée comme un être quelconque, ou plus exactement comme étant la moyenne d’un duo de personnages comiques : « un individu ni grand ni petit, ni gros ni maigre, ni beau ni laid ; un compromis entre Laurel et Hardy ». Et en effet, c’est dans le registre de l’humour que s’inscrit le premier roman de Catherine Logean.
Geoffroy Despond estime avoir échoué à « donner un cours un tant soit peu satisfaisant ou raisonnable à [son] existence ». Il a été cadre chez New Packaging, une firme spécialisée dans l’emballage et le transport de marchandises. Promu chef de produits, il a aussitôt démissionné, afin d’échapper à un stage d’« Assertivité et affirmation de soi » et à des heures supplémentaires plus que prévisibles. Il a travaillé en tant que manutentionnaire, puis représentant, chez Pom d’Or, une entreprise qui vend des pommes et du jus de pommes. Il a été repéré par une metteuse en scène, Sophie, qui l’a convaincu de « jouer le rôle du fils » dans une pièce de théâtre intitulée « Liberté et Encodage. Où ? ». Lors des répétitions, aucun des acteurs ne comprend les indications de jeu données par Sophie, mais chacun feint de les saisir, s’efforçant de « trouve[r] en [soi] le masque le masque qui révèle » et évoluant dans « l’opacité rencontrée ». Faire correspondre des actes à une consigne obscure semble étonnamment facile.
Le narrateur ne cesse de rapporter des fragments de discours : jargon du marketing et du développement personnel, conversations entre collègues, conseils de son frère ou d’ami.es, interviews et critiques culturelles. Les propos oscillent entre banalités et formulations absconses. Avec humour, Catherine Logean détourne quasi systématiquement le langage de sa fonction de communication. Les personnages parlent mais ne se comprennent guère. Ou ils n’expriment rien, comme la compagne de Geoffroy, disparue sans un mot d’explication. Ou encore, ils parlent sans fin sans remarquer que personne ne les écoute, comme le faisait une amie de son ex-compagne qui « s’était tournée vers l’hindouisme » et s’efforçait de convaincre ses proches de la nécessité de vivre « en toute conscience ».
C’est seulement quand Geoffroy porte des cageots et trie des pommes que les théories abstraites et les formules creuses n’ont pas cours, les conversations des ouvrières agricoles se limitant à des sujets concrets : régime alimentaire, précarité matérielle, ruptures et rencontres. Le narrateur lit un seul livre, Le pavillon des cancéreux de Soljenitsyne, que son ex-compagne a oublié sur la table du salon ; c’est dans certains passages qu’il cite que les mots paraissent le moins vidés de leur sens.
Néanmoins, tout en présentant le langage comme un outil très souvent déficient, l’autrice fait se succéder les épisodes narratifs, dans un style sobre et efficace, résolument teinté d’ironie. La construction temporelle n’est pas linéaire, passant des différents emplois du narrateur à ses déboires amoureux, de sa vie quotidienne à son expérience scénique, remontant parfois à son enfance et son adolescence. Dans cette structure, les diverses péripéties prennent la forme de petits sketches, ce qui permet des enchaînements dynamiques et des rebondissements, avec le risque que le récit tourne parfois quelque peu en boucle.
Un basculement a lieu quand Geoffroy, épuisé par ses insomnies, décide de consulter le docteur Somme, qui contrairement à ce qu’il avait supposé, n’est pas un généraliste (qui lui aurait prescrit des somnifères), mais un psychiatre (qui possède un ficus). Le langage pourrait-il avoir une fonction thérapeutique ? Geoffroy réussira-t-il à définir l’origine de son mal-être ? En sera-t-il délivré grâce aux interprétations et conseils du psychiatre ?
Les questions qui sous-tendent Confessions à un ficus sont existentielles : comment trouver du sens à la vie, qu’est-ce qu’une vie réussie, comment affronter les difficultés, les échecs, comment composer avec les réalités du monde, comment communiquer avec autrui ? Le récit présente, sur un mode burlesque, différentes options : s’efforcer de résoudre les traumatismes de l’enfance, affirmer sa personnalité, cultiver les pensées positives, méditer pour trouver le calme intérieur, prendre des anxiolytiques, avoir des relations amicales et amoureuses, réussir professionnellement, empêcher la sixième extinction de masse, parvenir au sommet de la montagne et continuer de monter, réaliser son corps de lumière grâce à son régime alimentaire, rien chercher car « c’est ça qu’il faut trouver », ou essayer « autre chose », comme le suggère le docteur Somme.
Le livre n’apporte évidemment aucune réponse. Le narrateur est convaincant dans la sincérité de sa quête et attachant par le regard à la fois léger et grave qu’il porte sur lui-même et l’absurdité du monde. La conclusion offre une ouverture bienvenue vers « l’éventail infini des possibles », dont on ne dira rien de plus.