Quatre saisons, plusieurs lunes
Les poèmes trop courts

On a parlé, la critique, à propos de ces Poèmes trop courts, d’inspiration bucolique: non, non, pas exactement bucolique, ce qui fait quelque peu « souspréfet aux champs », n’est-ce pas ! Mais l’évocation, au demeurant, d’une nature intacte telle qu’elle survit au fond de soi. Et ce donné naturel, nous avons tout loisir de le redécouvrir, pour peu que nous y prêtions une réelle attention. Si la nature est pour nous rêveries et sentiments, elle exige aussi une lente approche, elle peut être le fruit d’une rigoureuse observation. Et Rousseau le savait. Une fois notre regard lavé – et c’est là tout un travail, une discipline, le monde ne cessera de se constituer et de se dire ou de se murmurer dans une forme de langage immédiat ; c’est ainsi que le monde naturel trouvera sa résonance en nous – poétique, si l’on veut.
Il s’agit de brèves captures, sinon de simples fantaisies – tout juste mesurées par le vers, voire tenues, retenues par une scansion des plus communes. Sans préjuger ici et là d’une légère note plus grave. P.V.

Empreintes

Recensione

di Renato Weber
Inserito il 23.02.2023

Les captures que le poète effectue et restitue dans les septante-deux brefs poèmes mettent en scène toute une série d’animaux ou de végétaux, observés d’un regard le plus souvent bienveillant, parfois non exempt de complicité, tantôt classiquement à la troisième personne, tantôt à la deuxième (comme pour mieux souligner le dialogue que le poète mène tout au long de l’ouvrage avec ce qu’il observe), comme dans le poème d’ouverture :

Tu tiens ta partie – gentille alouette,
découpes d’un chant – les trilles
dans le bleu cruel, le cristal
céleste.

Quatre vers, qui, vu leur position dans le recueil, sont de toute évidence programmatiques, et évoquent aussi, en creux, comment le poète conçoit son travail... Et en effet, la brièveté, la réduction à l’essentiel, des vers fortement limés seront le signe distinctif d’une majorité des textes – comme s’il n’y avait que les poèmes courts qui permettaient à sa lyre de faire résonner au mieux toutes les ressources du français.

Un cri dans la folle-avoine :
ma vie – ce printemps,
l’aile ou l’ombre
de l’épervier.

Récits en miniature ou, comme ici, petites scènes (acoustiques) pouvant se passer de verbe (conjugué) – qui reste sous-entendu. Globalement, c’est d’ailleurs clairement le singulier qui domine pour nommer les animaux, les plantes et autres éléments sur lesquels le poète a jeté son dévolu. Comme si le pluriel « occupait » trop de place. Cette restriction du champ – à l’image de la parole adressée à quelque chose qui, comme par convention, est au singulier (le chêne, le héron, l’aigrette) – semble à son tour mimée par la forme graphique des poèmes : le dernier vers tend à être le plus court – non seulement graphiquement, mais aussi en termes de syllabes, puisqu’on en arrive à des vers bisyllabiques – et le premier le plus long, avec pour effet des poèmes en forme de cornet (il y a là aussi quelques exceptions, significatives, comme toujours, où cette forme du cornet se trouve renversée – le poète semble s’imposer des règles avant tout pour le plaisir qu’il prend à les subvertir).

La mise en page est épurée : un seul bref poème par page, aucun titre, ni de section ni aux poèmes, tandis que seules de rares dédicaces (Pour Michel S., À Charles Baudelaire, à Bashô, …), des mentions de lieux ou dates viennent « orner » la page. Tout porte à croire que le poète cherche à réduire au minimum les dialogues avec l’extérieur paratextuel, pour mettre d’autant mieux en vedette le dialogue intérieur aux poèmes – celui que le poète mène avec ses personnages animaux ou végétaux – dont ses textes sont si imprégnés. Mise en évidence qui est d’autant plus pertinente que c’est sur ce dialogue – entre des êtres qui parlent, agissent, pensent, parfois en fins stratèges, et le poète que ces actions font réagir – que repose en grande partie la dimension ludique et humoristique de l’ouvrage.

La courge, volontiers cachottière,
longtemps dissimulée, pâle,
au secret du jardin,
enfle désormais
avec autorité.

Faute d’épaules assez larges, fier,
sans plus d’ahan, sans honte
le bousier roule devant lui,
sa prébende.

Ne se révélant en fait que progressivement dans nombre de poèmes, l’esprit de divertissement qui sous-tend le recueil est d’ailleurs déjà annoncé dans son titre ou, plus précisément, dans son sous-titre. D’entrée ce monosyllabe adverbe « trop » nous offre un indice – quel autre poète ferait, dès le sous-titre, l’aveu d’une insuffisance ? – de l’état d’esprit que respire l’ouvrage et du regard souvent décalé du poète.
Cependant, comme cela arrive souvent dans la grande poésie, cet humour est doublé d’accents plus sombres, qui peuvent apparaître sur un plan soit plus métaphorique soit plus concret, notamment là où le ton se fait plus intime ou lorsqu’il est fait allusion à un événement plus tragique (pas forcément précisé).

Une pomme tombe de l’arbre, véreuse :
tavelure sur la peau du silence...
Désormais, le vent au verger,
lui seul, mène le bal.

Les torturés n’ont cessé de faire signe,
dès l’aube et jusqu’au crépuscule :
des plaintes, des cris, des pleurs
– comme s’effacent les eaux
dans un sable éternel.

J’ai beau crier de joie, la douleur
est là – n’en fait qu’à sa tête ;
sur les pas de la disparue,
fleurit la belladone.
Paris, 31 août 2019

Dans maints textes, malgré leur extrême brièveté, l’humour et le tragique se côtoient, formant un tout, deux plans qui viennent très judicieusement se contaminer.
Ainsi dans un poème où transparaît encore une fois le plaisir joyeux du poète à subvertir les « règles » qu’il s’est lui-même données, en l’occurrence la « règle » de mettre en scène des êtres vivants et pensants :

Le blaireau crevé – au bord du pré
abandonne ses poils au vent,
dernier message – à toute
détresse.
Lugnez, Les Etangs, 21 juillet 2020

Dans la perspective de l’ensemble du recueil, on peut même considérer que la contamination entre des éléments graves (ou des termes de registre élevé) et des éléments les plus terre-à-terre, parfois allégrement scatologiques (de registre bas, donc), est peut-être le pari le plus réussi, et même un des éléments fondateurs (unificateurs) de l’ouvrage :

pour Géo Norge
La drosophile ! elle s’en donne à cœur joie,
féroce, maniaque – à toute pompe,
là, sur l’étron du cabot ;
eh ! faut bien vivre,
tout de même !
22 septembre 2019

Ici également, un regard amusé semble être l’élément dominant pour décrire cet acharnement de la drosophile, surtout dans les premiers vers. Toutefois, avec les exclamations justificatives qui se multiplient de manière si insistante (exclamations qui, rappelons-le, sont rares dans ces poèmes), et sans que l’action qu’elle est en train d’accomplir ne soit explicitée, une lecture nettement plus tragique en termes de condition humaine l’emporte – sans toutefois invalider l’autre.
Dans un autre texte, avec son interprétation du cri l’âne, le poète est encore plus explicite à ce propos – nous révélant qu’il associe toujours ce dernier à une agonie :

Une fois, deux fois, trois fois le cri de l’âne :
qui donc l’étrangle – ordonne cette agonie
sous les basses feuilles ?
Porrentruy, Parc Mouche, 10 février 2021

Ces deux dimensions antagonistes imprègnent donc nombre de textes, et plusieurs lectures sont possibles. Forme grave et élevée et fond comique et bas qui ne sont pas sans rappeler aussi une certaine leçon de François Villon et de Jean de La Fontaine que Voélin mentionne dans son Avant-dire.
Réduction à l’essentiel disions-nous plus haut. Or il va de soi que celle-ci opère aussi et avant tout sur le plan lexical. Rien de tel que ces « poèmes trop courts » pour aller à la recherche de perles lexicales (belles raretés qui abondent dans le domaine zoologique et botanique) pour les faire résonner avec la lyre d’une langue épurée. Outre l’humour, c’est peut-être cette recherche qui, avant tout, relie les poèmes de ce recueil entre eux à travers ce qu’on pourrait nommer une parenté de l’approche. Car comme le revendique explicitement le poète (toujours dans son dense et éclairant Avant-dire), la source à laquelle il puise pour cette poésie n’est ni plus ni moins que le génie de la langue française, « la clarté, la transparence, la visibilité, une élégance qui n’est pas de surface ». Si l’on peut naturellement discuter cette position quelque peu anachronique, il n’en reste pas moins indéniable que dans nombre de poèmes, les rythmes et les sonorités sont déployés d’une manière savante et esthétiquement réussie, nous disant sans doute davantage le génie de notre poète que le génie propre à notre langue. Loin de vouloir trancher, nous laisserons les lecteurs en juger :

L’aigrette immaculé – à pas de sénatrice,
époissonne l’étang, méticuleusement,
nul t’y trouve à redire – sauf
le cormoran – ce curé
vorace.