Une chambre à air

« J’ai une mission, un cap en tête et pour la première fois l’impression de me promener dans le monde. » Mon projet : Londres-Lausanne à vélo et en écriture pour entreprendre le deuil de ruptures amoureuses avec deux hommes au même nom, et recréer un espace en moi où fourmillent les mots. Une histoire à la croisée entre récit de voyage, journal intime et livre illustré.
Slatkine

Recensione

di Claudine Gaetzi
Inserito il 24.04.2023

Le premier livre de Naomi Cahen est rédigé sous la forme d’un journal de voyage ; il est illustré par l’autrice qui est graphiste. Après deux ruptures amoureuses, à six mois d’intervalle, la narratrice estime qu’elle doit avancer et « apprendre à être seule ». Elle décide alors d’aller de Londres à Lausanne, à vélo.

Au moment d’organiser son voyage, « [sa] plus grande frousse, c’est de faire faux ». Choisir le mauvais vélo, emporter des vêtements inadaptés, opter pour un itinéraire qui « ne sera pas bucolique et pittoresque ». Avec humour, elle rend compte de ses recherches, des conseils qu’elle reçoit, ou ne reçoit pas à son grand désarroi. Elle illustre ses doutes et angoisses par des dessins sobres et efficaces qui nous font partager sa vision du monde et mesurer le vertige qu’elle ressent face à toutes les options possibles et aux choix que cela impliquera.

Son récit est entrecoupé par des commentaires métalinguistiques. Bilingue, Naomi Cahen est sensible à des similitudes de sonorités et des écarts de signification entre le français et l’anglais, ainsi qu’à des bizarreries orthographiques et syntaxiques, qui rendent parfois le sens d’une phrase ambigu. Elle relève aussi l’étrangeté poétique de quelques noms de villages qu’elle traverse. Certains mots sont pour elle très évocateurs, comme « farfouiller », dans lequel elle entend l’adjectif « fâché » et aussi les verbe to faff et trifouiller, ce qui lui fait voir une agitation inutile, une perte d’énergie, de la colère et un manque d’efficacité.

La narratrice a de nombreux sujets de réflexion : comment perçoit-on la réalité, qu’est-ce qui se joue dans les rapports sociaux et dans les relations amoureuses ? Elle est désemparée de constater que tant de choses échappent à la logique, ne correspondent à pas à nos idéaux, et surtout par le fait qu’elle ne comprend pas toujours ses propres sentiments. Elle espère que son voyage lui permettra de trouver, d’élaborer, un espace où elle se sentira solide, en équilibre, tout en étant en mouvement :

Peut-être qu’une fois que j’aurai compris ce qui m’arrive, une fois que je roulerai, je pourrai créer un espace en moi. Un espace pour reprendre mon souffle lorsque l’extérieur m’étouffera, pour digérer le monde, brasser mes pensées et élaborer un moi qui tient la route.

Durant son voyage, elle parcourt l’espace géographique en suivant les routes cyclables, ce qui met son corps à l’épreuve. Elle décrit les personnes dont elle croise la route, les aménagements, les décorations et les atmosphères, notamment sonores des endroits – souvent réellement stupéfiants – qu’elle traverse ou dans lesquels elle s’arrête pour se nourrir ou pour dormir. En même temps, elle parcourt un espace mental, remontant dans le temps et revenant, tantôt avec douleur, tantôt avec nostalgie, sur ce qu’elle a vécu successivement avec ses deux amoureux, qu’elle nomme B1 et B2 ; elle analyse leurs échanges verbaux et leurs actes. Elle a le sentiment d’avoir échappé, avec B2, à une relation qui l’aurait anéantie. Elle a gardé un lien fort avec B1, il l’a accompagnée au début de son voyage, et il la soutient durant son périple, par son écoute et ses conseils.

Quotidiennement, dans son carnet bleu, elle écrit, ce qui lui permet de se construire un espace intérieur réconfortant :
Après ma douche ou mon bain, je me frictionne de crème chaud-froid pour membres meurtris et enfin je me mets à mon écriture, assistée par une tasse de thé. Je crée un espace au milieu de moi. Je l’explore et je découvre qu’il est infini, je peux m’aventurer dans les moindres recoins et je suis toujours en sécurité.
La narratrice est partagée entre l’injonction de « simplement vivre l’instant présent » et le désir « de le classer pour pouvoir y accéder quand [sa] mémoire le souhaite ». Dès le départ, elle avait l’intention de faire de son voyage « une histoire ». Elle la rédige jour après jour, tout en se demandant si cela l’empêche de vivre pleinement cette expérience ou au contraire la lui fait vivre plus intensément.

Son sens de l’observation, son goût pour l’introspection, sa lucidité et la distance ironique que Naomi Cahen sait prendre font qu’on lit avec plaisir et intérêt cette « histoire de quelqu’un qui roulait son histoire en l’écrivant ». Son récit nous fait ressentir le fonctionnement particulier de son esprit, toujours en quête d’une logique dont la réalité est la plupart du temps dépourvue, à la recherche de sens dans tout ce qu’il perçoit, que ce soit l’aménagement de l’espace, la conception des objets ou les sonorités des langues. On comprend que les relations humaines et les sentiments sont pour elle une intense source d’interrogations, et que rouler à vélo de Londres à Lausanne était nécessaire pour tenter d’éclaircir leur mystérieux fonctionnement.