Les Raconteurs

Nous, c’est Hulan, Lilav, Guilherme, Fesseha, Joaquín, Luan, Mary et Ashima. Ce qui nous relie, c’est notre classe particulière – la classe d’accueil; notre nouveau pays – la Suisse; et surtout notre nouvelle langue que nous apprenons ensemble – le français.
Ce qui nous unit encore plus, c’est notre imaginaire. Dans un monde où tout est nouveau, nous écoutons encore et encore les adultes barjaquer plus à tort qu’à travers: parfois leurs mots nous semblent insensés, parfois ils mordent nos oreilles et font grandir des boules dans nos gorges et dans nos ventres; alors nous les remplissons de nos histoires. Mais certains mots vides, ceux qui classent les gens dans de terribles cases, clouent nos langues et peinent à être rafistolés par notre imagination débordante. Sans papier. Permis. Étrangers. Certains mots pèsent plus que d’autres et tendent à faire taire nos histoires…
Infolio

Recensione

di Arthur Brügger
Inserito il 13.02.2023

« Le Professor retourne une carte. C’est plusieurs personnages attablés ensemble. Des femmes, des hommes. Ils mangent et boivent. Et nous crions tous en chœur ! Nos mots, nos voix, nos langues se mélangent. » (p. 129) Ce cri collectif, c’est celui des élèves d’une classe d’accueil. Ce nous, qui jusqu’au dernier chapitre ne dira jamais je, c’est d’abord une voix et une langue commune, en cours d’apprentissage, pour ces huit enfants – presque ados – qui se racontent dans ce premier roman de David Gilomen.

Le jeune auteur s’appuie sur son expérience d’enseignant de français auprès d’adultes et d’enfants issus de la migration pour tisser un récit foisonnant, à la forte dimension documentaire. L’intérêt majeur du texte réside sans équivoque dans sa manière de nous immerger dans les joies mais aussi les difficultés rencontrées par ces apprenants venus de tous horizons.

Ce roman au nous commence comme un grand classique de la littérature française : contre « l’arrivée d’un nouveau habillé en bourgeois », incipit de Madame Bovary, c’est ici l’arrivée de Guilherme, jeune brésilien qui vit avec sa Tia Gabrielly, qui ouvre le récit. Et Guilherme est immédiatement chargé d’une mission par Julien, « le Professor » : se présenter à un camarade francophone et rapporter, le lendemain en classe, son nom, son âge et son origine. De ce simple devoir s’ensuit une improbable rencontre avec une vieille dame fumant devant un EMS, ancienne femme de ménage suisse allemande qui, volubile, se rappelle non sans aigreur ce temps où son patron l’appelait « le Singe à roulettes », « de l’autre côté de la barrière de röstis », expressions immédiatement captées par le préadolescent allophone, restituées le lendemain en classe, provoquant l’incompréhension du professeur et l’hilarité de ses camarades. Ce premier moment de connivence entre les élèves agit comme un rite de passage, actant l’entrée de Guilherme dans le nous des « raconteurs ».

Le récit fourmille ainsi d’anecdotes drôles ou touchantes, relatées par les jeunes à l’oral puis par écrit, dans le « Cahier secret » qui construit une forme de mise en abyme et nous rappelle au passage un autre grand roman au nous, Le Grand Cahier d’Agota Kristof. Au-delà de sa qualité documentaire, Les Raconteurs est aussi et avant tout un roman sur le rapport à la langue – le français, et les multiples langues qui y habitent. Derrière la choralité incarnée par le narrateur collectif se lit aussi l’entrelacement des registres, l’écart entre l’oral et l’écrit, les possibilités infinies de quiproquo, le goût pour la musique des mots, enfin le pouvoir de la langue de nuire ou au contraire de rassembler :

Les mots, quand ils ne sont pas parlés ou criés comme il le faut, eh bien au début, ce n’est même pas des sons. Et s’il n’y a pas de sons, il n’y a pas de couleurs. Et sans couleurs, les mots ne peuvent rien remplir en vous. Ils vous aident juste à vous perdre, à vous vider même. (p. 63)

Si le roman parvient, au fil des épisodes qu’il relate, à questionner avec finesse ces différentes dimensions, il manque peut-être d’un style suffisamment marqué pour en rendre compte plus directement. Les tentatives ne manquent pas pourtant, et la narration invente joyeusement des néologismes tels « portugnol », « s’exprimouvoir », « bougiller », « inespérable » ou encore « escagasser », mais ces trouvailles lexicales bienvenues contrastent avec une syntaxe pour le moins conventionnelle, de sorte que le ton peine à pleinement convaincre. Hormis la truculence des paroles des différents personnages restituées avec beaucoup de réalisme en italique, la narration reste dans l’ensemble assez sage, trop sans doute : Les Raconteurs aurait certainement gagné à aller au bout de son geste d’inventer son propre langage, sur le fil tendu et délicat entre maladresse sublimée et justesse gauchie.

Ce style qui hésite tient aussi peut-être de la position paradoxale de l’instance d’énonciation, ce nous reconstruit par l’enseignant se mettant dans la peau de ses élèves, à travers la fiction. Si le geste n’a rien de problématique en soi – la littérature étant un espace privilégié pour se lover dans la peau d’autres que soi – il questionne néanmoins quant à la justesse du point de vue, tant le nous semble parfois se percevoir lui-même de l’extérieur : « Nous étions tous attablés en demi-cercle autour du Professor : transpirants, haletants. » (p. 11) À l’inverse, c’est sans doute quand le récit épouse la perspective de l’enseignant qu’il atteint la plus grande justesse, par exemple lorsqu’une élève l’interroge sur le sens du mot « permis » :

Il avait été convoqué dans le bureau de la directrice […]. Elle lui avait dit de s’asseoir, elle lui avait tendu une petite brochure intitulée “Enfants sans papiers à l’école – Recommandations à l’intention du corps enseignant”. Un dessin sur la couverture : un enfant au visage gribouillé avec un gros pull rouge à croix blanche et une phrase qui avait rebuté le Professor “sans papier, sans visage, mais une identité”. Et il avait tout lu, relu, il avait parcouru le site internet de la Confédération, essayé de comprendre pourquoi certains enfants remportaient les lettres N, F, B ou encore C, alors que d’autres ne pourraient jamais prétendre à une simple lettre. Il avait tout appris par cœur, de telle sorte que, lors de sa première récré de surveillance de l’année, il aurait pu réciter à Hulan, comme un poème, les lois sur les étrangers. Mais dans sa bouche à lui, qui aimait tant la langue française et en connaissait les moindres secrets, ces mots-là auraient sonné comme ceux d’une langue incompréhensible. (p. 185)

Après deux parties au nous et au passé (« Les histoires qui se parlent » ; « Les histoires qui s’écrivent »), le récit rompt finalement son régime narratif, assumant le retour du je et du présent dans sa troisième partie en guise d’épilogue (« Les histoires qui se taisent »). Cet ultime chapitre, empreint d’une grande nostalgie, était peut-être dispensable, tant il semble davantage justifier le texte et son dispositif plutôt que le conclure :

Je n’aime pas mon « je », c’est un « je » muet, c’est un « je » qui disparaît dans une foule de « je » qui s’imposent à lui.
J’aimerais retrouver notre « nous ». Alors je le cherche, je n’arrête jamais de récrire, de relire, de bouéler les histoires de nos cahiers.
Car c’est dans ces histoires, où nous nous mêlions tous, que je me sentais vivre. (p. 300)

Ces histoires méritaient sans aucun doute d’être racontées. Malgré quelques faiblesses, le premier roman de David Gilomen convainc par son originalité, tant du point de vue énonciatif que dans les thèmes qu’il aborde, avec une grande sensibilité et une tendresse contagieuse pour ses personnages, qu’on ne laisse pas sans regrets derrière soi en refermant le livre.