Faire paysan

En ces temps de crise écologique, les paysans ont mauvaise presse. Le fossé se creuse entre eux, qu'on accuse d'empoisonner la terre, et une population urbaine qui aspire à une autre relation à la nature mais ne distingue pas un épi d'orge d'un épi de blé.
Lorsque Blaise Hofmann, fils et petit-fils de paysans, revient vivre à la campagne, il est le témoin direct de ces tensions. Lui qui a voyagé dans le monde entier part à la rencontre de celles et ceux qui, tout proches de lui, pratiquent encore le "plus vieux métier du monde", qui est "aussi le plus essentiel". Avec humour et tendresse, porté par une indignation grandissante, il emprunte les voies du reportage sur le terrain et d'une réflexion plus intime pour brosser le portrait d'un monde agricole qui se révèle, contre les idées reçues, en constante réinvention de lui-même.
Zoé

Recensione

di Claudine Gaetzi
Inserito il 19.06.2023

Dans Faire paysan, il est question d’agriculture en Suisse, ou plus exactement de l’écart qu’il y a entre la vie des paysans et l’idée que de nombreux citadins s’en font. Cet ouvrage est fondé sur un travail de recherche, sur des entretiens et des lectures ; le récit autobiographique y occupe une place importante :

C’est un fait, une partie de moi est restée un « gamin de ferme », et toutes celles et ceux qui ont connu cette enfance sauront de quoi je parle, n’auront pas besoin de descriptions pour sentir sur leur paume la rugosité de la langue d’un veau, humer la puanteur du carburant diesel et de la graisse noire qui ne part pas, l’odeur du maïs lors de l’ensilage, des moissons au plus chaud de l’été.

Grandir dans une ferme est un cadeau et ce livre n’est peut-être finalement qu’une tentative de rendre un peu de ce qui m’a été donné.

Le livre de Blaise Hofmann s’inscrit aussi dans le besoin de mesurer ce qui a changé, ce qui s’est perdu, ce qui s’est transformé. Quand il retourne à Villars-sous-Yens, là où il a grandi, il compte les fermes remplacées par des immeubles locatifs et des villas. Plus d’étables, plus de poulaillers, plus de porcherie, plus de clapiers à lapins, plus de tas de fumier…
Mais surtout ce livre témoigne du besoin de réfléchir à notre mode de vie, à notre manière de consommer, au rôle que jouent les industries chimiques et alimentaires, les multinationales, à notre relation à l’environnement, à ce qui sépare la ville de la campagne, les idéaux de la réalité, ainsi que du désir de tenter de « faciliter la réconciliation » entre des points de vue diamétralement opposés. Le projet d’écrire sur ces questions est né en 2021, « dans les mois qui ont précédé deux initiatives populaires s’attaquant aux produits phytosanitaires ». L’auteur se défend de vouloir « proposer des solutions », il veut « ouvrir le débat, apporter de la nuance, partager des informations ».
Les divergences d’opinions entre citadins et paysans sont d’autant plus complexes, note-t-il, que d’un côté comme de l’autre, les gens sont aux prises avec leurs contradictions, tiraillés entre ce à quoi ils aspirent et ce qui leur est imposés par les règlements ou par les lois du marché. L’auteur ressent en lui également une division : il dit qu’en présence d’agriculteurs, il endosse le rôle de « l’individu louche, fourbe, paresseux » qui a étudié les lettres, été enseignant et journaliste, qui est trop curieux et trop poli, et que de retour en ville, il a la nostalgie « d’un ciel plus grand », du monde végétal et animal, et il a l’impression de n’avoir ni la démarche ni les mains d’un citadin.

Pour mener son enquête, il commence par rendre visite aux paysans de sa famille. Son père, à la retraite, raconte qu’enfant, il devait garder les vaches, et décrit ce qu’a impliqué, tout au long de sa vie, le soin au bétail, les travaux des champs, des vignes et des vergers. L’un de ses cousins, qui a repris le domaine de leur oncle, a renoncé aux vaches, pour des raisons financières, mais mener les veaux au pré pour la première fois fait partie de ses meilleurs souvenirs ; il se consacre désormais « à ses 32 hectares de grandes cultures », travaille à côté pour des collègues et pour la commune, tandis que sa femme est enseignante à l’école primaire. Ses deux autres cousins se sont associés, ont opté pour la production laitière, investi pour créer « une étable gigantesque » et, aidés encore par leur père âgé de 77 ans, ils parviennent à assurer un revenu pour leurs familles. Tout en faisant ces portraits, Blaise Hofmann dit qu’au fil des rencontres, il a constaté qu’il n’existe pas « de paysans types », que chacun fait avec les particularités de son domaine, ses préférences, ainsi que les contraintes liées aux règlements et subventions fédérales.

Le retour historique qu’il présente sur la politique agricole en Suisse mentionne des éléments qu’on a tendance à oublier : jusqu’au début du vingtième siècle, l’agriculture était basée sur un schéma traditionnel de transmission familiale des domaines et du savoir-faire, d’une résignation face à la dureté des tâches et d’une ignorance de la chimie et de la génétique. Pauvreté, santé fragile, fatigue étaient le lot de la majorité des paysans. Lors de la Seconde Guerre mondiale, face à la peur de manquer de nourriture, apparaît le Plan Wahlen, qui vise à l’autosuffisance alimentaire. Après la guerre, l’emploi de machines et le recours aux engrais, insecticides et herbicides allègent le travail des paysans. Des mesures politiques les soutiennent : limitation des importations, prix stables et débouchés assurés. En lien avec ces nouvelles méthodes, le territoire est réaménagé, au détriment de la biodiversité. À partir de 1980-1990, la donne change : la production est excédentaire, l’État tente de la contenir en instaurant des contingentements et en diminuant son soutien financier. On prend conscience des conséquences écologiques de l’agriculture intensive, de nouvelles normes sont imposées aux paysans, ils doivent désormais entretenir le paysage et veiller au bien-être des animaux. Leurs tâches administratives augmentent, tandis que les investissements nécessaires pour s’adapter aux « méthodes modernes » les obligent à s’endetter, ce qui trop souvent mène à l’abandon des domaines.
Peut-être que résumé ainsi, ce rappel historique paraît rébarbatif ? Habilement, dans tout son livre, Blaise Hofmann, rédige de courts paragraphes, allant d’une vingtaine de lignes à juste une ou deux lignes, alternant observations, anecdotes, souvenirs et informations, avec un grand sens de la formule et un mélange d’humour et d’ironie, comme lorsqu’il décrit « les dizaines de formulaires, parfois incompréhensibles, souvent infantilisants » que les paysans doivent remplir pour recevoir les paiements directs :

On finit par croire que pour l’État, les agriculteurs sont de hors-la-loi en puissance.

Les derniers chapitres sont consacrés à celles et ceux qui inventent « une nouvelle manière de faire », qu’il s’agisse d’immenses exploitations où les machines ont aussi pour but de diminuer l’emploi de produits phytosanitaires, de fermes qui s’efforcent de diversifier leur production, ou de toutes petites structures où il est nécessaire de cumuler avec le travail agricole un emploi salarié dans un tout autre secteur, d’un paysan végane qui fabrique du lait d’avoine bio, de maraichers qui proposent des abonnements à des paniers de légumes bio incluant des demi-journées de travail dans les champs, ce qui leur fait côtoyer « des collaborateurs pour le moins fantasques, maladroits, aux allures de citadins, mais toujours souriants et heureux d’être là », des cultivateurs spécialisés dans l’herbe aromatique biodynamique, dans les graines de mauvaises herbes pour prairies fleuries, dans les arbres fruitiers, celles et ceux qui proposent des ateliers participatifs, éducatifs, inclusifs, etc.
Tous ces portraits sont vivants, posés dans un environnement décrit avec efficacité. On ressent la curiosité, l’intérêt et le tact de l’auteur, sa volonté de diversifier les points de vue et d’en rendre compte sans prétendre à un savoir, en ne cessant d’interroger et de s’interroger, laissant les lecteurices se forger leur propre opinion. Peut-être parce qu’il se souvient de ses origines et que, comme il l’évoque, « les mots “humus” et “humilité” ont la même racine latine », il sait rester humblement à sa place, qui a l’avantage d’être « à jamais entre deux mondes, les fesses entre une chaise et un botte-cul ».

Blaise Hofmann sait aussi rire de lui-même, par exemple quand il entreprend de faire le portrait du paysan qui connait tous les gestes élémentaires liés au monde vivant, qui sent la nature vibrer autour de lui et qui saison après saison en est ému. L’écrivain, malgré tous ses efforts pour rendre son texte plus sobre, constate avec amusement que, sur ce thème, il ne peut qu’être excessivement lyrique. Conscient de la complexité de la question agricole, il ne masque pas ses propres contradictions, qui sont certainement partagées par beaucoup de nous, et Faire paysan nous engage à réfléchir, à agir, à soutenir celles et ceux qui se consacrent à la tâche la plus essentielle : cultiver pour nourrir.