Volodia

Qui n’a jamais souhaité malheur à un individu détestable? Les candidats à nos fantasmes ne manquent certes pas, mais il en est un qui est tout désigné: un dictateur paranoïaque imbu de lui-même qui envahit le pays voisin au nom d’une obscure idée de grandeur géohistorique. Pour déterminer quelle serait la meilleure mise à mort de Volodia, quatre scénarios sont testés puis débattus par un panel de scientifiques: dans un labyrinthe souterrain; dans une étrange tour d’ivoire; dans un aquarium géant sous les yeux de l’assemblée aux Nations unies; et avec le feu, bien sûr, purificateur et ancestral.

Nourri de récits médiévaux obscènes, de l’anticipation brutale de Vladimir Sorokine et de l’ostalgie caustique d’Antoine Volodine, ce roman rappelle que la mise à mort est un des contes possibles face à la réalité.

Youtube

(présentation du livre, La Baconnière)

Recensione

di Claudine Gaetzi
Inserito il 31.07.2023

Ex-président de la Fédération, Volodia, qui régnait sur « un territoire de plus de dix-sept millions de mètres carrés », avait réussi à convaincre son peuple de la nécessité d’envahir et de détruire un pays voisin. Mais les temps ont changé, il s’agit « d’en finir avec les empires » et « la masculinité toxique ». Cette « transition vers le post-absolu » est marquée par des cérémonies où un dictateur par continent est « traité ».

Le récit se focalise sur Volodia. Son cerveau a été cultivé en plusieurs exemplaires et quatre scénarios d’exécution sont successivement testés en laboratoire. Des appareils transmettent au cerveau flottant dans un aquarium des images et des sensations de différentes formes de torture entraînant la mort. Ces scénarios prennent ensuite la forme de films, qu’une équipe de scientifiques visionne et discute.

Comme le font les dictateurs, les scientifiques jouent sur les mots : « Ceci n’est pas une peine de mort, c’est un sacrifice humain, expliqua Ariane à l’attention du drone-caméra. » Les actions sont mises en scène avec soin, dans des décors saisissants. Il semble que les scientifiques, s’ils réfléchissent à l’aspect symbolique du traitement qu’ils infligeront à Volodia, se soucient davantage de sa dimension spectaculaire, chaque expérience étant filmée dans le but d’être montrée à un public, qui par votation déterminera le choix final, c’est-à-dire la manière dont « le sacrifice effectif de l’original » aura lieu.

Les quatre mises à mort testées sur cerveau cloné rivalisent de cruauté, sans innover cependant, comme si, depuis des millénaires, on avait mis au point tant de formes de torture qu’il est impossible d’en inventer de nouvelles. Les variantes sont nommées « air », « terre », « eau » et « feu » ; elles recourent à des mythes antiques, des instruments moyenâgeux et des dispositifs scientifiques futuristes. La particularité de ces scénarios réside dans le fait qu’ils sont testés en laboratoire sur des artéfacts, et non sur des êtres humains ou des animaux.

La plus intéressante de ces variantes est la première, non par le choix de la mise à mort, mais parce que l’on à accès à l’intériorité de Volodia, à son fonctionnement psychologique, entre angoisses paranoïaques et fantasmes de toute puissance. À ce point du récit, pour autant qu’on ait lu distraitement le quatrième de couverture, on ne sait si Volodia subit réellement ces sévices ou s’il les imagine seulement, s’il est aux prises avec ses propres cauchemars, et on multiplie les hypothèses, tout en étant saisi par le déroulement inéluctable des événements.

Quand on comprend que Volodia subit ces violences virtuellement, d’autres interrogations surgissent. Quelle instance autorise-t-elle les scientifiques à réaliser ces expériences ? Est-ce rendre justice que d’infliger d’immenses souffrances à un dictateur criminel ? Qui l’a condamné à être exécuté publiquement, selon un scénario spectaculaire élaboré scientifiquement puis sélectionné par votation populaire ?

L’intérêt du texte d’André Ourednik est d’inscrire ces questions dans le cadre de l’imaginaire. Le texte ne réalise ni les tortures ni les mises à mort de Volodia : il les fantasme et il les représente. Est-ce que cela nous soulage de nos sentiments d’horreur, d’impuissance et de désespoir face aux guerres et aux régimes sanguinaires ? Peut-être que la visée du récit est moins cathartique que philosophique. Dans l’un des scénarios, on a accès aux pensées d’une membre du laboratoire :

La technique supprime le privilège de l’enracinement et la mélancolie de l’exil, songea-t-elle. La technique nous offre la chance d’apercevoir les hommes en dehors de la situation où ils sont campés, de laisser luire le visage humain dans sa nudité.

Dans ce court récit, baroque par sa mise en abime, l’auteur prend de la distance, afin de donner, par une fiction où la science futuriste joue un rôle spectaculaire, une vision des agissements (in)humains. La citation d’Émile Cioran, tirée d’Histoire et utopie et placée en conclusion, corrobore l’hypothèse qu’il est primordial que la violence puisse être exprimée sur un mode symbolique. En être capable préserve la civilisation, Cioran postulant que puisque nous possédons « l’usage de la parole », nous pouvons penser et décrire le meurtre, plutôt que l’exécuter. Une lecture qui interroge les notions de justice et de vengeance, et qui incite à la réflexion.