Le Jour des silures

Dans un futur proche, la montée des eaux a eu lieu. Jeune présidente d’une ville pratiquement engloutie, Colombe croit à la décrue. Alors que la population se serre dans les derniers étages des immeubles et mène une vie nouvelle, communautaire, aquatique, Boris et Salömon, un duo de scaphandriers, plongent dans les rues à la recherche de vestiges et d’archives. Une mission qui n’est pas sans danger – surtout quand disparaissent les enfants et que rôdent les silures.
Zoé

Quand les imaginaires collectifs font émerger monstres et trésors subaquatiques

di Alice Bottarelli
Inserito il 13.11.2023

Quels sont ces étranges poissons préhistoriques qui sillonnent la ville inondée et terrorisent les adultes bien-pensants ? Que deviennent les enfants disparus ? Vit-on plus heureuse, plus serein, plus tranquille, dans un monde protégé ou dans un monde immergé ?

Sous les eaux se cachent l’aventure, le mystère, la liberté. Mais aussi le passé et la nostalgie amère, les vestiges d’existences devenues désuètes à l’heure des bouleversements écologiques, les récits auxquels on s’accroche…

Débarquent dans la cité Boris et Salömon, deux scaphandriers sensibles et bourrus – adjectifs inséparables comme l’exige le cliché. Inséparables, ces deux collègues le sont aussi devenus, solidarisés par la force des infortunes. Des tréfonds lentement envahis par les algues, ils exhument tout un catalogue d’artefacts du passé qui, pour les lectrices et lecteurs, disent notre Genève d’aujourd’hui. Ces objets s’avèrent tantôt parfaitement inutiles, tantôt récupérables pour construire les utopies bricolées de ce nouveau monde.

Or ces utopies, ce ne sont pas celles des adultes, calfeutré·e·s dans les étages supérieurs des immeubles non encore effondrés. Car les adultes craignent les gros poissons, craignent les changements, craignent le vivant et ses incertitudes. Les utopies nous viennent bien des enfants, celles et ceux qui sont parti·e·s, qui sont devenu·e·s farouches, habitant clandestinement, incognito, dans les marges de la ville. Avec les yeux qu’il faut, on y déniche des baobabs et des toucans. Au cœur des serres renaturalisées, réensauvagées, désormais tropicales, les gosses érigent des cabanes, créent des rituels, jouent et dansent, nagent et chantent. Iels ne grandissent pas. Éternel·le·s Peter Pan, iels s’essaient à chevaucher les silures, leurs figures tutélaires, qu’iels savent respecter – à l’opposé, encore une fois, des adultes aveugles à leur beauté, convaincu·e·s de leur dangerosité, tout·es prêt·e·s à les massacrer.

Ce qui se lit en filigrane de ce roman fluide et léger, c’est une lutte, plus profonde qu’il n’y paraît, entre les imaginaires. Que désirer pour demain ? Se mettre à l’abri, espérer la perpétuation du luxe dont on jouit, rêver à un âge d’or auquel on retournerait ? Ou étreindre la vie et la mort à pleins bras, comme on attrape une vague qui nous en met plein la bouche, d’eau saumâtre et trop goûtue ? Repousser les silures, ou danser avec eux ? Enfermer les enfants, ou les laisser libres de tout réinventer sans nous ? Se laisser « gouvern[er] par la peur – et le deuil », ou « joue[r] aux cartes dans la gueule de la pelle mécanique » ?

Des bâtiments effondrés, des collines éventrées, des individus effacés. En quelques heures la ville change. Elle l’a déjà fait par le passé, plus ou moins violemment. Elle continuera de le faire. Les états de ses transformations, ce sont les cartes incomplètes ou immédiatement caduques, les plans tachés d’eau recroquevillés dans des tubes, les croquis brûlés dans une clairière ou punaisés aux murs d’une chambre d’hôtel colonisée par les moules. La réalité est-elle une mosaïque de tous ces désirs inadvenus ?

Et, en prolongement de cette question éloquente, le roman est-il une composition-négociation de toutes les idées, envies, rêveries des personnes qui ont participé à sa genèse, puis à son écriture ? C’est, à peu de choses près, cette question que j’ai posée à Daniel Vuataz, l’un des quatre co-auteurices du Jour des silures.

Fruit d’une initiative interdisciplinaire et collaborative dont la postface résume les principales étapes, le texte a germé d’un projet de l’Université de Genève, soutenu par le FNS (Fonds national suisse de la recherche scientifique), intitulé « La fabrique narrative de la ville ». Il s’agissait de parvenir, en trois modalités différentes, à diverses « mise[s] en récit du territoire genevois ». D’abord, au travers des travaux d’urbanistes, puis de vidéastes, et enfin d’auteurices de fictions alternatives. Sur cette dernière modalité, voici ce que décrit le site du projet :

La troisième et dernière modalité s’intéresse à la production de contre-récits d’urbanisme par des acteurs individuels et collectifs. La recherche s'inscrit ici dans le paradigme de la recherche-participation et la géographie expérimentale. En organisant la rencontre, dans le temps long, de collaborateurs de l’administration cantonale, d’un collectif d’architectes-urbanistes développant des démarches innovantes en matière d’aménagement, d’habitants et enfin d’écrivains contemporains, la recherche aspire à faire émerger des contre-récits et tester les potentiels des intrigues complexes dans la planification. [Le choix d’un langage non-inclusif est celui de la page internet de l’UNIGE, décrivant le projet.]

Dans ce cadre, et en vue du prochain plan-directeur « Genève 2050 », chercheuses et chercheurs ont contacté, notamment, l’atelier d’urbanisme OLGA, et le collectif d’écrivain·e·s AJAR. La participation de l’AJAR avait pour but de faire contre-point au langage habituel des plans-directeurs – la langue de l’ingénierie, du calcul de risques, des projections réalistes. Au cœur de la pandémie, quelques jeunes auteurices ont ainsi fait naître bon nombre d’ateliers d’écriture, dans de multiples cadres : universités populaires, écoles enfantines et primaires, maisons de quartier, etc. Si les tout·es petit·e·s n’avaient pas encore les moyens de s’emparer du stylo pour écrire, iels n’en ont pas moins été les plus inspirant·e·s des créateurices ! De leurs récits farfelus est venue l’idée de l’eau, omniprésente et fondatrice dans ce récit d’une Genève inondée, où le quotidien est inexorablement modifié par cette nouvelle géographie.

Après ces premières moissons, riches en propositions, Matthieu Ruf, Aude Seigne, Anne-Sophie Subilia et Daniel Vuataz ont poursuivi l’aventure depuis leurs bureaux respectifs et leur table de travail commune. Car leur méthode est rôdée, pour elles et eux qui pratiquent l’écriture collaborative depuis des années. Après le rassemblement de la matière-source, rapportée de différents horizons, vient la phase de scénarisation collective. Les enjeux dramatiques sont dessinés très précisément, en même temps que se crée un autre dossier, en parallèle : un fichier-tiroir virtuel où chacune et chacun dépose toutes les références susceptibles d’alimenter leur univers commun. Chansons, extraits de films, morceaux de textes, images, bruits s’accumulent dans cette base de données ouverte et foisonnante.

Puis vient le travail à distance. Le scénario est divisé en quatre parts, et l’une des autrices démarre avec l’incipit. Mais avant qu’elle ait terminé son quart, un autre poursuit, écrivant une continuation qui se superpose partiellement au début. Et ainsi de suite pour le troisième, puis pour le dernier quart. Une fois le premier jet terminé, l’éditrice joue le rôle de « cinquième larron », confie Daniel Vuataz. Cette première relecture advient plus tôt que dans le « processus d’écriture classique », puisqu’il s’agit d’harmoniser les voix. « C’est à la fois organisé, et organique. »

L’écriture collaborative, « un champ encore très ouvert », présente certes quelques inconvénients – notamment, celui de devoir repasser plusieurs fois sur le texte afin d’en éliminer les incohérences factuelles. Mais surtout, elle offre de nombreux avantages ! Le style, par exemple, ne fait nullement l’objet d’un « nivellement par le bas », mais bien au contraire permet l’émergence d’une unité et d’une certaine originalité qui est plus que la somme de chaque style individuel.

De fait, ce récit à la croisée des genres élargit les imaginaires, laisse entendre les différentes couches de voix et de regards qui ont nourri la création, et dessine les perceptions contrastées d’une ville en évolution, en métamorphose et en renaissance, en ruines et en devenir. C’est ainsi que les derniers paragraphes, écrits au conditionnel, nous invitent à rêver notre propre cité de demain. « Nous verrions que c’est un endroit où il est possible de vivre, le seul, à vrai dire, sur ce territoire d’eau. »