Élargir les seuils
Partant sur les traces d’un vieux berger dont la rencontre a marqué sa vie, l’auteur nous engage à danser par-dessus la faille qui nous sépare du monde depuis que le langage, l’école et les groupes humains nous ont laissé entendre que nous n’en faisions pas tout à fait partie.
En quête d’un état d’enfance où l’on ne se pose pas la question de soi et où l’être est parfaitement continu d’avec tout ce qu’il perçoit, Jean Prod’hom, en poète et en philosophe, revisite les âges de la vie et suture cette césure au fil d’une grande randonnée initiatique.
On en ressort comme au sommet de sa vie: réconcilié avec soi-même, remis au monde par le souffle poétique d’un homme nomade et enraciné.
Labor et Fides
Recensione
Comment perçoit-on les êtres et les choses qui nous entourent ? De quelle manière le monde nous parle-t-il, et comment pouvons-nous en rendre compte ? Mais surtout, comment élargir les seuils qui nous séparent d’une perception du monde entière, d’une immersion où nous aurions la sensation d’appartenir pleinement aux êtres et choses vivantes qui parfois « nous débordent de partout » ?
Dès le premier chapitre, Jean Prod’hom pose la question du langage. Il postule que les choses du monde vivant possèdent « une voix singulière que les poètes tentent de restituer dans leurs poèmes », mais aussi qu’il arrive que ces choses se trouvent prisonnières de « fables et [de] représentations qui les réduisent […] à n’être que les auxiliaires de notre récit personnel ». Il articule la question de la perception sensorielle à celle du discours qu’on peut tenir sur ce qui nous entoure, au risque d’en perdre la richesse ; par ailleurs, il affirme que les choses elles-mêmes parlent.
L’auteur part marcher et s’immerge dans la nature, jusqu’à éprouver la sensation de ne plus être séparé des choses par un « invisible rideau ». Cette immédiateté et cette proximité dans la relation à tout ce qui existe, cette expérience source de joie, se révèle fragile. Elle ne se produit pas dans la continuité mais par intermittence. Elle peut aussi surgir ailleurs que dans la nature, par exemple sur la place d’un village, ou sur la terrasse d’un café.
Lorsque s’effectue ce mouvement qui va « du dedans vers le dehors et du dehors vers le dedans », ce mouvement qui s’empare de tout le corps, il se sent réconcilié, avec lui-même, autrui et le monde. Évoquant la poésie de Philippe Jaccottet, Jean Prod’hom note qu’elle le relie « à ce vide immense d’où l’existence surgit et où l’on demeure un bref instant éveillé comme au premier jour, saisi, suspendu, confondu, emporté. Comme sur un seuil qui s’élargirait et se renouvellerait continûment ». Ainsi, c’est également par le langage, par la lecture de poèmes, que ce sentiment de perception intense, d’appartenance au monde, peut survenir et s’emparer de lui.
L’auteur convoque l’enfant qu’il a été, dont il parle à la troisième personne, ce qui produit un double effet. D’une part, on peut imaginer que sa description se veut d’une portée universelle. D’autre part, on peut penser qu’une trop grande distance le sépare de ses premières années pour qu’il puisse s’exprimer en je. Cependant, les souvenirs et les impressions qu’il décrit sont très précis, peut-être très reconstruits, et semblent provenir de sa propre vie. L’enfant donc, en acquérant le langage, perd « cette connaissance immédiate du monde » qui est la sienne alors même qu’il a une conscience peu claire de lui-même, qu’il est avant tout un être sur lequel vibre et résonne ce qui l’entoure. Accéder au langage permet à l’enfant d’interagir avec autrui et de construire des représentations, mais c’est aussi cela, « – et l’enfant l’ignore – qui creusera dans son dos un abîme toujours plus infranchissable entre les choses et lui ». C’est un paradoxe, reconnaît Prod’hom, car si le langage nous sépare d’une proximité sensorielle avec les choses, il peut également « nous réconcilier avec ce qui nous entoure, en nous conduisant par le poème au seuil de l’immédiat ».
On peut douter que cette description de l’enfant qui, subjugué par le langage, est condamné à « déserter le présent » soit la restitution de sensations vécues. Peut-on se souvenir de ce que Prod’hom nomme « la vraie naissance », c’est-à-dire ce moment où l’enfant cesse de faire corps avec la réalité, où il quitte « le monde primitif » pour habiter « le monde second », constitué d’objets et de discours, qu’il ne peut appréhender que par fragments et dans un ordre qui lui est imposé ? Y a-t-il vraiment un moment de bascule ? Prod’hom reconnaît toutefois que ces deux mondes « ne sont en réalité que les expressions d’une même réalité » et que nous effectuons, tout au long de la vie, un constant va-et-vient entre ces deux manières d’être et d’habiter le monde.
Au fil des chapitres suivants, l’auteur retrace les expériences et les apprentissages de l’enfance, personnelles et scolaires, en les généralisant : « Si je dis nous, c’est parce que nous avons tous eu, je crois, la même enfance. » Toujours dans cette perspective universalisante, il décrit le malaise de « l’adolescent » qui a le sentiment que ses camarades de classe se divisent en deux groupes, ceux « dans l’esprit [desquels] la langue et le monde se superposent exactement » et qui peuvent se conformer aux schémas proposés par les enseignants, et ceux qui ont un rapport moins docile à la langue, qui en détournent la logique, procèdent par sauts et gambades, créent des métaphores, apprécient les mots inconnus et le silence. L’adolescent a le sentiment que ces deux groupes sont homogènes, compacts. Il ne peut appartenir à aucun et ne peut en imaginer nul autre. Cette partie de récit aurait gagné à être assumée d’un point de vue subjectif, elle aurait été plus convaincante.
En revanche, la partie où Jean Prod’hom décrit la période de crise qu’il a traversée à l’âge de 25 ans sonne juste ; elle est écrite elle aussi à la troisième personne, mais cette fois l’expérience paraît singulière. « Le jeune homme », plongé dans la lecture de Phénoménologie de l’esprit de Hegel, comprend que le philosophe postule que l’existence est subordonnée à « un jeu de langage ». Il ne peut accepter cette hypothèse, il lit et relit dans l’espoir de comprendre autre chose, et malheureusement « la langue se referme sur lui ». Il s’égare dans ses raisonnements, il n’accède plus aux saveurs, ni aux couleurs ni à la lumière du monde. Peu à peu, il émergera de cet « état dépressionnaire de la vie elle-même », non pas à l’aide d’un traitement médical, mais grâce à la vie elle-même : « C’est du dedans que la vie a été aspirée, c’est du dedans qu’elle reviendra. »
L’auteur affirme se trouver maintenant « sur le chemin de l’apaisement, être réconcilié avec le monde et la langue qui [l]’en avait séparé ». Il reconnaît que la vie est faite de mouvements alternés, qu’on passe sans cesse de la perception immédiate, de la rêverie gratuite, à la raison, aux idées, au discours. Cependant, ce déchirement ne semble pas complètement résolu. On a l’impression qu’il doit encore souvent lutter pour accéder à la « pure sensation d’exister élargie à l’univers entier, [aux] purs instants de félicité, de présence et de conscience, qui nous ramènent au temps des commencements, à ces petits matins où celui que nous étions n’était pas encore – à peine ou déjà plus ».
Cette tension entre le désir de s’abandonner à ce que les sens perçoivent, à ce qui vibre et résonne en nous et le besoin de construire une théorie qui aurait une valeur universelle perturbe par moments le propos et le rend contestable. En effet, il n’est pas certain que nous ayons tous ressenti ce déchirement d’avec le monde au moment où nous avons acquis le langage et où nous nous sommes soumis aux apprentissages scolaires et aux obligations professionnelles.
Dans Élargir les seuils, on ressent l’intensité d’une expérience personnelle et la volonté d’en rendre compte – par le langage justement, qui peut donc non seulement séparer mais aussi relier – et par instants, on regrette que l’élan poétique ne l’emporte plus fortement sur la réflexion philosophique. Car les passages qui procèdent par sauts, détours, failles et métaphores sont les plus beaux, les plus émouvants, on peut adhérer pleinement à leur ardente incitation à nous ouvrir à ce qui nous entoure et à nous y immerger.