Richter 6.5
et autres nouvelles grecques

Avec le recueil Richter 6.5, Alexandre Glikine poursuit ses interrogations sur la quête de soi et l’indétermination du désir. De recherches ethno-musicologiques en Épire à des vacances sur une plage perdue, de Thessalonique ébranlée par un séisme jusqu’à l’entrée mythique des Enfers, ces six nouvelles étranges ont pour cadre la Grèce contemporaine.

Presses Inverses

Recensione

di Valeria Versari
Inserito il 16.10.2023

Richter 6.5 et autres nouvelles grecques (2023) est le premier recueil de récits d’Alexandre Glikine, après deux romans et un recueil de poèmes Igoumenitsa Blues (2021). Richter 6.5 se compose de six récits étranges qui nous transportent en Grèce, une Grèce contemporaine et apparaissant néanmoins comme un lieu mythique et intemporel. Tous les récits se déroulent dans un endroit différent, ils sont toujours racontés à la première personne, avec chaque fois un·e autre narrateur·ice.

À première vue, les six histoires n’ont pas beaucoup en commun. Le premier récit, « Trois cercles », est raconté du point de vue d’un ethnographe à la recherche de vieilles chansons d’Ali Pacha. Le deuxième récit, « Small Buddha » a pour protagoniste un jeune homme qui se plonge dans une singulière histoire d’amour. « Sur la montagne » raconte une rencontre mystérieuse dans un village perdu. « Richter 6.5 », qui donne son titre au recueil, est un périple dans la nuit après un tremblement de terre perturbant. Dans « L’Insurgée – H ANTAPTIƩƩA », la narratrice navigue dans les sentiments complexes du deuil et, pour terminer, dans « Rien compris ! » Glikine décrit un voyage rempli de malaise sur l’île de Naxos.

Bien que très différents les uns des autres, les récits ont plusieurs points communs, plus ou moins explicites. L’un de plus évidents est le besoin d’échapper à sa propre vie, de s’en évader. Tous les protagonistes du recueil de Glikine sont perdus, en quête, ou en fuite. Comme le narrateur de « Sur la montagne » qui commence par prendre un bus, « n’importe lequel dans l’automne foisonnant. Juste bouger. Ne pas rester là. Passer à autre chose ! ». Ou celui de « Richter 6.5 », qui avance dans sa voiture sans but précis, la nuit après le tremblement de terre, mais qui reconnaît que le séisme n’est qu’un prétexte pour s’éloigner de la ville qu’il « aime mais il faut qu’il oublie ». Au cours de leur fuite, les personnages laissent les événements se dérouler, en restant réceptifs au monde qui les entoure.

Ces fuites frénétiques sont souvent liées à des rencontres de nature amoureuse. La précarité de l’amour sous diverses formes est d’ailleurs un autre thème récurrent des récits. Glikine présente un amour de type romantique, né de rencontres inattendues, ou un amour pour ceux qui ne sont plus là, ou encore pour un lieu qui ne nous appartient plus. L’amour crée des liens éphémères entre les personnages, mais peut aussi laisser des traces durables. D’autres fois, c’est un amour intemporel, lié à un attachement profond à la terre et aux souvenirs, ou encore au besoin de connaître, de comprendre et de donner un sens aux choses.

Le silence et le sentiment d’absence qui l’accompagne sont d’autres éléments récurrents. Dans « Trois cercles », la ville explorée par le narrateur est « morte », « laminée de soleil » et « anesthésiée par la sieste ». Bien que dérangés de temps en temps par des klaxons ou des aboiements de chiens, les personnages de Glikine semblent plongés dans un silence propice à la réflexion. Un silence qui tantôt a été expressément recherché, tantôt est dû à un vide et à la solitude, ce qui les conduit à une réflexion forcée, contaminée par des sentiments de colère et de frustration, comme dans « L’Insurgée ».

Avec le silence, on éprouve aussi le sentiment qu’il reste toujours quelque chose d’insaisissable et fuyant, une vérité invisible que la·e narrateur·ice ne peut ou ne veut pas saisir. Il est parfois difficile de distinguer de manière précise la réalité et la fiction ; les récits semblent entourés d’une aura de mystère inextricable. « Trois cercles » en est l’exemple le plus évident : il est impossible pour les lecteur·ices de savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas quand le protagoniste s’égare dans la chanson d’un garçon perdu « dans un horizon lointain, dans les étoiles » et rencontre une vieille femme de deux siècles. Dans cette fusion de réalité et d’illusion, mythe et réalité se mêlent, amenant les lecteur·ices dans le même état de déstabilisation. Dans chaque récit, Glikine fait référence à des lieux et événements de la mythologie grecque ainsi qu’à Homère. Dans le récit situé sur l’île de Naxos, on trouve la légende de la princesse Ariane, qui aida Thésée à vaincre le Minotaure et fut ensuite abandonnée sur les plages de l’île « seule, éplorée, en proie aux bêtes sauvages ». Cette utilisation de la mythologie crée un lien puissant entre les récits et notre imaginaire collectif, en renforçant le fait que, dans l’univers de Glikine, la frontière entre réalité et mythe est ténue, et que chaque lieu de la Grèce est imprégné d’histoires ancestrales dans lesquelles se fondent les expériences contemporaines.

L’auteur décrit les sons, les couleurs, et les sensations avec une remarquable précision. On ressent ainsi la chaleur du soleil sur la peau, ou « le goût de la pluie sur l’asphalte ». Plongé dans les paysages calmes et silencieux de la Grèce rurale, sous un soleil aveuglant ou une lune impassible, on participe aux différentes escapades des personnages, partageant leur sentiment d’évasion, pour se retrouver peut-être comme le protagoniste de « Small Buddha » qui est pris dans une histoire d’amour passionnante, à éprouver « jusqu’à l’impression, un jour, une heure, une seconde, de flotter en dehors de soi-même. N’être plus maître de rien » dans l’espoir de « ne plus avoir à penser ».

Richter 6.5 et autres nouvelles grecques est un recueil captivant qui transporte les lecteur·ices au cœur d’une Grèce contemporaine teintée de mystère et de mythes. À travers ces récits, l’auteur explore la quête de sens, l’amour fugace et intemporel, la frontière floue entre réalité et illusion. Les paysages et les sensations décrites avec une attention minutieuse nous plongent dans chaque escapade des protagonistes, nous faisant partager un sentiment d’évasion. Ce recueil incite à la réflexion et à la contemplation, et ces histoires où le passé et le présent s’entrelacent, où le réel et le fantastique se confondent, laissent une impression durable.