Finsternis
Carnet de lecture

La réalité augmentée existe depuis longtemps. Elle existe depuis que les humains se racontent des histoires et vivent avec elles.

Sous-titré «carnet de lecture», le recueil de textes de Louis Loup Collet peut se lire en réalité comme le roman d’apprentissage d’un jeune homme de 28 ans dont l’initiation et l’amour – absolu – de la lecture a débuté à l’âge de six ans.

En une centaine de pages, l’auteur nous confie le bréviaire de ses rencontres littéraires, artistiques et philosophiques: première lecture du roman Anna Karénine contrariée par un préfacier sans scrupule, art de l’inutile tel que décliné par Gaston Lagaffe ou par les BLP de l’artiste conceptuel Richard Artschwager, hit-parade des chansons envoyées par la NASA à ses robots pour les réveiller chaque matin, découverte des mots-poèmes à l’instar de celui qui compose le titre de son recueil, pour ne donner que quelques exemples. La force des textes de Louis Loup Collet réside dans sa manière de rendre intelligibles en quatre pages à peine des réflexions qui peuvent parfois paraître frivoles (que fait le chien Top quand il disparaît pendant des chapitres entiers dans L’Île mystérieuse de Jules Verne?) ou infiniment plus profondes (le concept de fini défini par le non-fini du peintre Roman Opalka).

Les onze chapitres de Finsternis déploient subtilement la constellation personnelle d’un artiste dont les étoiles palpitent et se répondent pour éclairer le ciel jamais ennuyeux de la découverte de soi à travers les constructions mentales des autres mais aussi pour comprendre une des réalités culturelles les plus mystérieuses et les plus difficiles à analyser: l’extraordinaire plaisir de lire.

art&fiction

Recensione

di Arthur Brügger
Inserito il 05.03.2024

Finsternis est un « mot-poème », nous apprend Louis Loup Collet : en allemand, il signifie « les ténèbres et l’obscurité » mais contient le mot « étoile » (Stern), il révèle donc pour qui sait la voir l’image d’une nuit étoilée. Ce court texte, à mi-chemin entre le carnet de lecture, l’autofiction et l’essai sur l’art, paraît dans l’élégante collection ShushLarry d’art & fiction. Je l’ai lu en deux temps, à une semaine d’intervalle, le temps d’un trajet d’avion aller-retour vers l’Espagne, où je suis parti dire adieu à un parent proche, disparu brutalement. Raconter cela ici pourrait paraître hors de propos et pourtant j’ai l’intuition que c’est d’abord de cette expérience de lecture, personnelle et singulière, dont je peux me faire le témoin ; que c’est peut-être la meilleure façon de raconter ce à quoi nous invite ce texte qui porte bien son nom – tranchant, poétique et mystérieux.

Finsternis tient en une centaine de pages, onze chapitres avec des intitulés programmatiques sous la forme de verbes à l’infinitif pour raconter la relation à l’art et à la lecture. La sienne, la nôtre : en adoptant un ton intimiste, avec pudeur et générosité, Collet nous raconte une série de rencontres personnelles avec des œuvres qui l’ont marqué, autant de vertiges microscopiques mais essentiels qui lui ont permis d’attiser son goût pour la lecture. C’est une ode au plaisir de lire mais aussi à celui de regarder et de se laisser affecter. S’il n’hésite pas à proposer de vraies tranches de philosophie, fait appel à de nombreuses références artistiques, philosophiques ou littéraires, le livre n’est jamais pédant ; il sait rester sobre, toujours intelligent et sensible. Au fil des pages, Collet nous prend par la main et avec lui nous nous interrogeons : quand ai-je décidé que j’aimais lire ? Quand sait-on que ce livre / cette œuvre / cette chose que nous faisons est finie ? Que devient un personnage secondaire quand le narrateur ne parle plus de lui pendant plus d’une centaine de pages ? Qu’est-ce qu’un artiste sinon quelqu’un qui sait jouer sérieusement ? Comment dire le vertige que l’on ressent soudain / parfois / rarement au contact de l’art et qu’est-ce qui l’initie vraiment ?

J’ai été pris d’un frisson à la lecture d’un chapitre en particulier : « Réveiller ». Celui-ci m’a d’abord pris au dépourvu, décontenancé que je fus par son amorce inattendue : l’auteur nous raconte l’histoire d’un rover martien, Opportunity, auquel étaient envoyés chaque matin des chansons en tant que wakeup calls. Déconcentré par les bruits de l’avion, mal assis sur le fauteuil trop serré, gêné par mon fils se jetant sur mes genoux, je dus reprendre à trois reprises la lecture des premiers paragraphes pour enfin saisir où tout cela menait. C’est moins l’histoire du robot qui fascinait Collet que celle de sa mort dont il veut rendre compte :

En 2019, après huit mois de tentatives infructueuses pour communiquer avec Opportunity, il devint clair que l’on ne réussirait plus à rétablir le contact avec le rover. Le 12 février de cette même année, juste avant de déclarer la mission officiellement terminée, l’équipe décida d’envoyer un dernier wakeup call au rover. Ce message n’avait aucune valeur scientifique. Rien n’était attendu en réponse. Peut-être pour la première fois de notre histoire, des humains adressaient un message à un robot sans que ce message ne soit un ordre. Il s’agissait simplement de remercier Opportunity pour toutes ses années de service et de lui faire un dernier adieu. (p. 64)

Plus loin, Collet raconte encore sa fascination pour les élans spontanés de témoignages affectueux qui n’ont pas manqué de jaillir sur la toile pour le petit rover martien. Et il ajoute, perspicace : « Pour être reconnu comme notre égal, le robot doit renoncer à son immortalité. »

C’est en lisant cette phrase que le frisson m’a saisi, tandis que revenaient dans ma tête les images d’un cercueil porté à bout de bras par les fils, les frères et les cousins d’un homme qu’on menait en terre sous le ciel andalou qui l’avait vu naître. En me racontant qu’un robot devait mourir pour être soudain aimé comme une personne, Collet me disait aussi sans le savoir que la vie n’a de sens que parce qu’elle se termine, parfois de façon soudaine et imprévue – que si cette fin est toujours tragique pour celles et ceux qui restent, c’est aussi elle qui donne un sens à ce que nous sommes et de l’importance au temps que nous avons à passer ensemble. L’anecdote du rover me renvoyait soudain, par le détour de la machine humanisée à qui l’on rend hommage collectivement, à ce que signifie vraiment pour nous d’être vivants.

En peu de mots, Finsternis sait ainsi être un livre généreux. Ce constat était simple, mais c’était juste assez pour me capter – de cette justesse dont Collet nous rappelle que c’est peut-être ce qu’on nomme la poésie. Aussi à la question à laquelle ce livre invite – pourquoi lit-on ? – je ressors avec l’intuition que la lecture est aussi « intelligemment inutile » qu’elle se doit de rester, et que c’est bien cela qui la rend aussi essentielle que les inventions loufoques de Gaston Lagaffe ou que le blp de Richard Artschwager ; et si comme à moi ce nom ne vous di(sai)t rien, il ne vous reste qu’à vous procurer de toute urgence Finsternis pour prolonger le plaisir du texte.