La Nuit au pas
J’ai aimé profondément une ville – Moscou – qui a changé avec le temps, une partie de ce que j’aimais a disparu. J’ai commencé un récit dans lequel elle serait l’héroïne, un essai sur ses motifs réels ou fantasmés, ses trous et l’immensité du pays tout autour. Ce territoire est devenu un corps de rumeurs et de fossiles marins, un corps d’amours et de souvenirs, un corps d’une insoutenable violence.
Isabelle Cornaz a vécu longuement à Moscou où elle a travaillé en qualité de journaliste. Se remémorant les détails de sa vie moscovite, elle dresse, dans La nuit au pas, un portrait ambivalent de la ville. S’y dévoile le corps de Moscou, ses cours intérieures, ses lieux invisibles et les marques de sa gentrification. Le récit s’éloigne ponctuellement de la capitale, de la proche banlieue jusqu’au cercle polaire, en survolant les villes secrètes de Russie.
Entre le songe des souvenirs et la réalité de la guerre qui traverse le récit comme des déflagrations, on avance au pas dans ce paysage désormais inaccessible à l’auteure.
La Nuit au pas est un récit sur notre rapport à l’espace, à la mémoire et à la disparition.
Recensione
Isabelle Cornaz est née en 1982 dans une famille suisse et espagnole. Cette double origine, qui a beaucoup compté, a orienté ses études et l’a amenée à vivre une dizaine d’années à l’étranger, principalement à Moscou où elle a travaillé en qualité de journaliste. Elle est aujourd’hui à la rubrique internationale de la Radio Télévision Suisse. La Nuit au pas, publié aux éditions La Baconnière, est son premier livre.
Ce qui séduit d’emblée, c’est la façon dont on entre dans le récit. L’objet littéraire est surprenant ; on le découvre et on ne comprend pas tout de suite la logique qui le structure. On lit un premier exergue, sous forme de poème, à la fois mystérieux et précis, qui pose en hypothèse ce que la narratrice aurait pu faire « Si ce n’était pour la peinture de la pluie / Les recettes à la fraise / Le soleil transparent (…) » et où Moscou apparait, sans qu’on ne sache encore quel lien se tressera entre cette ville et la narratrice. Ce poème est particulièrement réussi par le rythme qu’il crée et le mélange d’images qu’il déploie : des images peu communes et qui néanmoins nous parviennent aussitôt, en même temps – et c’est ce qui est fort – qu’elles maintiennent un trouble quant à leur sens. On en ressort avec une sensation de légèreté et de mélancolie.
Le livre continue, sous formes de brefs fragments, regroupés en onze chapitres. Un « je » qu’on ne parvient pas tout de suite à attribuer – ce qui crée un sentiment intéressant – nous narre des instants de vie, décrit des lieux, rapporte des paroles entendues, des conversations partagées, cite des extraits de livres et de chansons. Très vite, la Russie revient, dans sa beauté – « J’ai pensé à Moscou comme à un détail, une fleur » –, dans son actualité – l’invasion russe en Ukraine – et dans son passé soviétique. On avance ainsi par touches, jusqu’à ce que progressivement le lien entre le « je » et la Russie se précise et que se dévoile en creux le portrait de la narratrice.
« La première fois que j’ai découvert Moscou, c’était à travers le double vitrage bruni d’une tour d’hôtel vétuste, au mois de février. » On comprend ainsi qu’Isabelle Cornaz a développé un lien particulier, intime, avec cette ville et le territoire russe. On perçoit la nostalgie de son regard sur les endroits, les manières de faire et d’être qu’elle a découverts à l’époque où elle y a vécu et qui désormais viennent à disparaitre. C’est d’ailleurs explicité dans une note d’intention qui précède le poème : « J’ai aimé profondément une ville – Moscou – qui a changé avec le temps (…) J’ai commencé un récit dans lequel elle serait l’héroïne. »
Le texte gravite autour de plusieurs axes parmi lesquels le plus intéressant est la tension que l’autrice fait ressortir entre les espaces ouverts et les espaces fermés, autrement dit entre ceux qui sont accessibles et ceux qui, pour diverses raisons, ne le sont pas. De la même façon que ce Moscou dont se souvient l’autrice n’est plus à sa portée parce qu’il appartient au passé, la ville actuelle regorge de territoires « sacrés » : « Marqués du sceau du pouvoir et de l’interdit, comme si on avait effacé une partie de l’espace public. […] Usines, monastères, terrains vagues, entrepôts, ministères – les lieux scellés sont visibles par fragments. […] La déambulation en ville devient par essence une suite de détours, de chemins de traverse. » D’une façon similaire, la résidence estudiantine où logeait autrefois la narratrice est inaccessible à celles et ceux qui n’y habitent pas, et régulièrement, voulant déambuler dans les couloirs, elle se retrouve face à des portes closes, des ascenseurs qui ne desservent qu’une partie des étages. À une autre échelle, certains territoires russes sont, si ce n’est impénétrables, très difficiles à rejoindre. Elle rapporte ainsi le récit d’Alexandra qui, avant que son village soit sur le tracé du train à grande vitesse, devait faire un trajet de neuf heures pour rejoindre sa datcha à 300 kilomètres de Saint-Pétersbourg : métro, train de banlieue puis marche à travers la forêt. Il y a aussi des villes fermées – pour lesquelles une autorisation d’entrée était nécessaire à l’époque de l’Union soviétique – ou secrètes car inexistantes des cartes.
Un autre axe – passionnant – concerne la réflexion que l’autrice amorce entre ce que l’on considère relever de l’Est ou de l’Ouest, ainsi que la tension qui existe entre les deux. Que provoque l’arrivée de McDonald’s en Russie à la chute de l’URSS ? L’installation d’une Nike Box ou d’un sapin de Noël digital ? La narratrice décrit ces transformations :
La ville perd la mémoire et sature. Elle est devenue regardable, consommable, mais aussi écœurante. Le parc est si prisé que le samedi des embouteillages de piétons se forment dans les allées.
En prenant le parti de centrer le récit sur la question du territoire, Isabelle Cornaz nous révèle combien celui-ci est porteur d’histoires. Au fil de la lecture, grâce aux nombreux exemples qu’elle donne, il apparaît à quel point nos façons de l’organiser, de l’appréhender, de le détruire ou de le transformer sont caractéristiques d’une époque et d’une culture en particulier.
La forme fragmentaire a ses travers et l’autrice s’y perd parfois. L’accumulation d’éléments n’échappe pas toujours à l’anecdotique, au détriment par moments de la pulsation du texte. De façon générale, on aurait eu plaisir à ce que l’autrice s’arrête parfois plus longuement en un lieu, creuse davantage un élément ou tisse, à titre d’exemple, des liens plus palpables entre Moscou et les autres territoires qu’elle dépeint. Néanmoins, la poétique construite à partir de minuscules éléments quotidiens, qui contrastent avec les ruines produites par la guerre et la dictature, illumine par éclats le texte.
Avec économie et précision, Isabelle Cornaz dresse un portrait de la Russie comme celui d’un premier amour qui jamais ne reviendra et dont on ne sait pas quel souvenir on souhaite garder, à moins qu’on préfère n’en conserver aucun.