Vie et œuvre de Marcel Parnaan

Chez Marcel Parnaan, la vie et l’œuvre se superposent. Artiste singulier, ses performances durent une année, durant laquelle il se glisse dans la peau de peintres célèbres et imite leurs œuvres, leurs tenues, jusqu’à leurs moindres gestes. Il devient Klee, Monet, Kandinsky, avant de s’attaquer à des artistes vivants…
C’est l’histoire d’un homme qui se sent plus à l’aise chez les autres que chez lui-même. D’un monde de l’art contemporain où se confrontent idéaux et vanités. De la paire de baffes la plus médiatisée de l’histoire de l’art.

Presses inverses

Recensione

di Claudine Gaetzi
Inserito il 22.01.2024

Le premier roman de Joan Suris commence par une discussion entre une dizaine d’étudiants d’une école d’art. L’un d’entre eux, Gervais, affirme qu’Andy Warhol est un imposteur, qu’il « n’a fait que s’approprier le travail des autres ». Ses interlocuteurs lui opposent que le mouvement du pop art est tout de même parti de lui. Gervais évoque ensuite les « caviartistes », qui selon lui exploitent toujours la même idée et ont tellement de succès qu’ils doivent engager des assistants pour une production massive qu’il qualifie de décorative. Marcel Parnaan ne participe pas au débat, il quitte la table en disant, sans regarder personne en particulier : « T’es qui, toi ? » Une question qu’il avait posée de nombreuses fois en présence de ses camarades durant leurs études.

Le mouvement approprionniste, évoqué par Gervais, détourne des objets et des images provenant de la production et de la culture de masse pour en faire des œuvres reproductibles, contestant les statuts d’unicité et d’originalité d’une œuvre d’art. Les approprionnistes produisent des copies d’œuvres existantes, dont celles du pop art, en modifiant parfois le format, les teintes et la technique. Elaine Sturtevant a reproduit à l’identique des œuvres d’Andy Warhol, à l’exception de la signature, et refuse l’étiquette d’approprionniste car elle considère son travail comme des répétions.

Marcel Parnaan, le personnage imaginé par Joan Suris, va plus loin. Il copie à la perfection des œuvres existantes célèbres, il les signe et il incarne durant un an l’artiste sur lequel il a jeté son dévolu. Il imite son apparence physique, son élocution, il adopte son caractère et son comportement, aussi problématique et anti-social qu’il soit. Puis il disparaît durant un an, parfois plus, pour préparer sa prochaine métamorphose. Son engagement est total : « Chaque seconde de sa vie appartenait à son œuvre. » La question de l’identité, qui l’obsédait tant durant ses études, prend une intensité singulière. Il refuse de parler aux journalistes de sa démarche, il se limite à dire quelle personne il est en ce moment de sa vie. Sa notoriété croit progressivement, jusqu’à devenir internationale.

La trame narrative du roman est ludique et pleine de suspens. Qui Marcel Parnaan va-t-il être et quel impact cela aura-t-il ? Au fil du roman, les figures célèbres sont remplacées par des personnages inventés, mais avec tant de vraisemblance qu’on est tenté de vérifier s’il s’agit bien de fiction. Les huit incarnations successives sont divertissantes. Elles sont toutefois sous-tendues par un sérieux questionnement sur notre conception de l’art et par une vision critique du marché de l’art.

Les performances de Marcel Parnaan incitent à la réflexion. S’agit-il d’un travail d’acteur ? De peintre ? D’une usurpation d’identité ? Pour lui, création et manière de vivre sont imbriquées : « Chez Marcel Parnaan, l’art transforme la vie, devient non seulement sa raison d’être mais le véhicule de son existence. » Toutefois, cela se passe au détriment de son identité, de sa personnalité.

Marcel Parnaan ne copie pas des tableaux par admiration, ni pour apprendre une technique avant de trouver sa propre voie, comme l’ont fait et le font encore de nombreux artistes. Il ne fait pas non plus un travail de faussaire, il ne cherche à tromper personne. Il ne prétend pas non plus, comme Pierre Ménard, le personnage d’une nouvelle de Jorge Luis Borges qui reproduit « mot à mot et ligne à ligne » une partie du Don Quichotte, créer une autre œuvre, qui aurait une signification nouvelle, du fait que le contexte dans lequel il l’a élaborée est différent. En revanche, il pose la question du lien entre œuvre artistique et comportement en société : si l’artiste qu’il imite était alcoolique, colérique, violent, misogyne, abuseur de filles mineures, Marcel Parnaan peut-il impunément agir de même ? La mise en évidence de ces comportements inacceptables nous incite-t-elle à reconsidérer l’intérêt et la valeur attribuées actuellement aux œuvres qu’il copie ? Ou cela nous amène-t-il à condamner les performances de Marcel Parnaan ? À dire que ce que fait Marcel Parnaan n’est pas de l’art ? Quelle est la frontière entre vie privée et œuvre ? Une pratique artistique, reconnue socialement et culturellement, peut-elle justifier des agissements condamnables sur le plan humain ? La fonction de l’art est-elle de « soulever des tabous, poser des questions complexes » ? La transgression est-elle une composante inhérente au travail artistique ?

Dans le roman, un personnage qui prend la défense de Marcel Parnan déclare : « Une société mature devrait être capable d’affronter les zones d’ombre des personnalités qu’elle admire. » Marcel Parnaan a d’abord joué à être des personnalités décédées. Mais après cinq incarnations puis dix ans d’absence, il prend pour cibles des personnes vivantes. Il se met « dans la peau de l’artiste le plus populaire de la planète », qui crée des vidéos et des performances, puis dans celle d’un youtubeur très suivi, et enfin dans celle de Gervais, son ancien camarade d’études qui mène une brillante carrière. Marcel Parnaan poste sur les réseaux sociaux des films où il rejoue, dans une imitation parfaite et avec un décalage temporel de plus en plus réduit, des vidéos et des interventions publiques de ces trois artistes. Son succès est phénoménal. Ses victimes sont brisées. Qui pourrait supporter d’être imité publiquement, jour après jour ? Puis Marcel Parnaan franchit encore un degré : il usurpe l’identité de Gervais, il appelle sa femme, attend ses enfants à l’école. Pour échapper à cela, Gervais, très troublé, décide de disparaître de toute vie publique. Il fait un discours d’adieux, que Marcel Parnaan perturbe par une intervention violente. C’est la dernière action connue de Marcel Parnaan.

Le roman se déroule cinq après la mort de Marcel Parnaan. Un historien d’art, une journaliste, qui a plusieurs fois interviewé l’artiste, et Gervais prennent tour à tour la parole, sans qu’on sache s’ils sont en contact les uns avec les autres ou s’ils se remémorent, chacun de son côté, des épisodes de la vie de Marcel Parnaan. Fragment après fragment, ce discours polyphonique – qui évoque un dispositif théâtral – reconstitue de manière cohérente et passionnante la vie et l’œuvre de cet artiste (fictif) hors normes. Le premier roman de Joan Suris est un tour de force, tant sur le plan du contenu que de la forme.