Matlosa

"Matlosa": dans le village de Suisse italienne où Cecchino arrive avec son fils au début des années 1930, c’est ainsi qu’on appelle toute personne dont on ignore la provenance. Pour ce charbonnier lombard qui fuit le fascisme, l’exil est une page blanche à remplir, alors que pour Rosa, son épouse, l’horizon s’assombrit. Quant à Irma, leur fille adolescente, elle prendra très vite l’accent des vallées qui l’accueillent. Daniel Maggetti s’inspire des trajectoires de ses grands-parents et de sa mère pour se questionner "sur l’appartenance et l’identité, sur leur réalité et leurs intermittences". Tissant entre elles sources officielles et conjectures plus ou moins fondées, il compose un roman tendu, écrit dans une langue malicieuse, érudite et d’une grande poésie.
Zoé

Recensione

di Giulietta Mottini
Inserito il 26.03.2024

Dans Matlosa, Daniel Maggetti poursuit la quête littéraire et intime à travers ses origines tessinoises dont témoignent ses précédents romans, notamment La Veuve à l’enfant (Zoé, 2015) et Une femme obscure (Zoé, 2019). Le roman s’ouvre sur les paroles de « l’Eufemia » à propos de deux hommes « que l’on voyait depuis une semaine au moins […] se faufiler dans la maison du syndic » et qui, selon elle, ne pouvaient être que des « matlosa », soit des personnes dont on ne peut retracer la généalogie ; dans cette catégorie entre toute personne venant de plus loin que cinquante kilomètres à la ronde.

Ces deux hommes, ce sont Cecchino et son fils Isidoro qui arrivent dans un village de Suisse italienne au début des années 1930. D’origine lombarde, ils cherchent du travail en Suisse alors que le fascisme s’est largement répandu en Italie et que la position critique de Cecchino lui a fait perdre son travail de carbonatt. Quelques années plus tard, alors que leur situation s’est quelque peu stabilisée, Cecchino retournera en Italie pour organiser la venue du reste de la famille : son épouse Rosa et ses deux autres enfants, Irma et Alessio.

Cecchino n’est autre que le grand-père de l’auteur, Daniel Maggetti, comme il l’expose dès les premières pages :

Je pourrais continuer, et commencer ici à les décrire, ces deux inconnus, on apprendrait qu’ils étaient père et fils […]. Mais ce n’est pas ainsi que je veux raconter l’histoire de mon grand-père en ces années 1930 où il a donné une nouvelle secousse à son destin. C’est que le mystère de Francesco, à qui on disait Cecchino, est plus épais que celui des autres, je veux dire de ceux dont j’ai égrené les vicissitudes au fil d’autres excavations : non seulement je ne l’ai pas connu, mais surtout, ce que je sais de lui me vient exclusivement de sa fille Irma, ma mère, dont la restitution était irrémédiablement biaisée – et très lacunaire.

Par ce prologue, l’auteur explicite son geste d’écriture, sa posture narrative, en même temps qu’il se situe dans la constellation familiale. Ce parti pris, complexifié tout au long du roman, lui confère une épaisseur particulièrement intéressante et réussie. D’une part, Daniel Maggetti donne à voir la fabrication d’un récit, qu’il soit familial, historique ou romanesque. Il met en lumière les failles de ce que lui a rapporté sa mère, fait état de tabous familiaux, compare les ouï-dire aux registres communaux et aux archives, rappelle régulièrement les diverses interprétations possibles d’un même état de fait : Cecchino était-il un « tyran domestique ou un guide clairvoyant » ? D’autre part, dans un procédé inverse, Daniel Maggetti se laisse parfois volontairement aller à la fabulation :

Pour compliquer les choses, il y a encore la légende de la bête, serpent, dragon, ou plus probablement ours ou loup, attachée à leur arrivée dans le pays, ils étaient trois frères, dit-on, en route pour Venise.

En outre, l’auteur nous montre les coutures de l’écriture : il expose la construction par chapitres, le choix d’accélérer l’action ou de l’interrompre, la possibilité d’imaginer les faits lorsqu’il n’a aucune prise sur le réel ; il joue avec les allers-retours temporels, mettant, par exemple, côte à côte une même place du village à cent ans d’écart. À cela s’ajoute une intertextualité qui fait résonner son histoire autrement encore : il mentionne Aline de Ramuz, cite des chants lombards de carbonatt, se remémore ses lectures de jeunesse, les émissions télé et les chansons des années 1960.

Et, en creux, il se raconte lui, auteur et narrateur de ce roman, d’une manière extrêmement habile et délicate. Il parle de ses recherches dans les archives, de la façon dont il a questionné sa mère, des documents qu’il a retrouvés après sa mort. Avec une grande finesse, il apparait puis disparaît au fil du roman, parvenant à trouver un juste équilibre entre la place qu’il s’accorde et celle qu’il laisse à ses ancêtres.

On suit ainsi le destin de différentes figures, à la suite de Cecchino, le grand-père né dans une famille de charbonniers. On plonge dans l’univers des carbonatt dont on découvre les compagnonnages, les étapes de travail, les déplacements qu’impliquait la production du charbon mais aussi ce qui est décrit comme des rituels, voire des cérémonies. Dans ce contexte, on retient l’image surprenante, mais éloquente, de la charbonnière qui finit par « ressembler à la carapace toute ronde et entièrement noire d’un insecte dont la tête aurait été enfouie dans le sol […] et que les charbonniers, d’ailleurs, regardaient […] comme s’il s’agissait d’une créature vivante ».
On suit aussi le parcours de Rosa, la femme de Cecchino, dont la vie a été « plusieurs fois déviée par le hasard, avec des rebondissements qui l’apparentent à un roman ». Abandonnée à la naissance, elle est adoptée par un couple de paysans qui prendra soin d’elle et lui vouera une grande affection. Ce fait est contextualisé dans la réalité matérielle de l’époque : un enfant était placé en échange d’une prime et représentait, assez rapidement, une force de travail non négligeable. Rosa épousera Cecchino en 1910 avant de le suivre en exil des années plus tard, départ qu’elle vivra douloureusement. On découvre aussi la vie de leurs enfants, celle d’Irma, en particulier, la mère de Daniel Maggetti, ce qui nous vaut le partage de très belles anecdotes, comme celle du concours littéraire radio auquel elle participait sans relâche et grâce auquel la famille a remporté différents lots, non seulement des ouvrages littéraires et savants mais aussi plusieurs séjours en Italie.

Tout au long du texte, le rapport à la langue est central, révélant quelque chose de chacune des figures que l’on rencontre. Certaines ont « le dialecte grossier », une autre « n’estropie pas les mots », d’aucuns désignent du doigt, à défaut de connaître le vocabulaire approprié. Irma est passionnée par la lecture et la culture, un intérêt qu’elle a développé enfant et qui la fera maintenir un lien fort avec son ancienne maîtresse d’école, Domenica Scotti. Est aussi abordée la question de l’apprentissage du nouveau dialecte, lors de de l’arrivée en Suisse italienne, avec lequel chaque membre de la famille développera un rapport différent.

Et puis, comme dans toute l’œuvre de Daniel Maggetti, le plurilinguisme est essentiel : les nombreuses incursions, marquées par l’italique, de mots en dialecte tessinois et lombard, ainsi qu’en italien, participent à donner du relief au texte, à lui donner une forme d’étrangeté, de singularité, une allure polymorphe qui dit la multiplicité des origines et appartenances de chacun. Certaines expressions sont traduites ou mises en contexte mais beaucoup demeurent telles quelles, comme des corps étrangers au texte français. On perçoit un rythme, une sonorité différente, comme un contre-temps ou un éclat de couleur ; une étrangeté justement. Et même si on n’en saisit pas immédiatement le sens, certains mots à force d’être répétés, se devinent : carbonatt, pour sûr, mais aussi la maestra Domenica Scotti, le sciore Clorinda et Pasini, ou encore il fascio.

Le voyage dans le temps que propose Matlosa permet à Daniel Maggetti d’aborder, de manière intelligente et sensible, des questions auxquelles chacun est confronté et sur lesquelles il revient vers la fin du roman :

Cette première visite au village natal de ma mère eut pour moi la valeur et le sens d’une initiation : elle m’obligea à me questionner sur l’appartenance et l’identité, sur leur réalité et leurs intermittences, puis à interroger mon lien jusque-là indiscuté avec la vallée tessinoise où j’étais si enraciné qu’il me semblait y être à ma place autant que les pierres du chemin.

Réflexion d’autant plus pertinente qu’elle s’insère dans un roman qui fait honneur aux « matlosa ».

Avec ce nouveau roman, Daniel Maggetti crée une fresque historique et intime qui met en valeur la complexité des trajectoires de vie dépeintes. Il raconte tant les difficultés matérielles, les conséquences de la guerre et du fascisme, les morts qui s’accumulent, que les moments de légèreté, de solidarité et de tendresse – qu’ils soient réels ou imaginés. Enfin, il montre combien la vie est faite d’inattendus, certains meilleurs que d’autres, et comment chacun poursuit au mieux sa route.

Car la vie continuait, hélas ou heureusement, on verrait bien.