Changer d'air

De Trieste au Spitzberg, en passant par l’Ecosse et la Norvège, Pierre-Alain Tâche exerce le regard qu’on lui connaît sur les lieux et les choses qu’il découvre, non sans étonnement parfois, et non sans humour. Sensible à l’épaisseur historique et culturelle de ce qu’il visite, il donne des instantanés vivants, qui font de cette lecture une marche enjouée.

Après Clarté des pertes (2020), Tâche renoue avec une veine importante de son œuvre : ce qu’il a appelé L’Etat des lieux, trois livres publiés respectivement en 1998, 2005 et 2011. Avec Changer d’air, c’est la suite d’un « usage du monde » qu’explore le poète.

Une halte

La halte, à l’ordinaire, défatigue,
mais dans ce lieu de nulle part,
le jet d’une brassée d’herbe sauvage
a vite fait monter le ton
dans l’enclos des gallinacés.

La jacquerie ailée est générale.
Oh ! Je saurais, s’il le fallait,
murmurer à l’oreille des chevaux.
Oui, mais, parler aux poules ?

Nous avions parmi nous
des gens instruits de telle langue :
et l’un de glousser, ce qui rabattit
le caquet des pondeuses,
l’autre coqueriquant tant et plus
jusqu’à la débandade générale.

(Editions Empreintes)

Voyager, c'est être surpris

di Renato Weber
Inserito il 05.06.2024

Il fait bon voyager en étant accompagné par les poèmes du dernier livre de Pierre-Alain Tâche, Changer d’air. Ce recueil s’inscrit dans une thématique que l’auteur a appelée « L’État des lieux », à laquelle se rattachent trois volumes publiés chez Empreintes en 1998, 2005 et 2011.

Ces textes, largement étrangers au scepticisme à l’égard de l’industrie du tourisme exprimé par l’auteur à d’autres occasions, en plus de nous convier à trois périples qu’il a lui-même effectués, nous rappellent quelques constantes fondamentales et immuables du voyage, à savoir tout d’abord que voyager ne manque jamais de créer la surprise, soit en décevant nos attentes, soit, au contraire, en nous faisant accéder à des dimensions nouvelles et inespérées.

Le poète le suggère dès la strophe d’ouverture du recueil, avec le premier poème de la section « La grande illusion », consacrée à Trieste : « D’heureux présages, sur la mer, / auguraient mal de ce qui arriva » ; c’est un fait connexe, il y a inévitablement des éléments qui échappent à notre perception ou, dans cas présent, à celle du voyageur, malgré toute l’attention qu’il voue aux monuments visités ou aux paysages traversés. Ce décalage entre le bonheur du voyage qui s’annonce et le passé dramatique qui apparaît soudain semble réitéré dans les derniers vers du même texte : « Puis il y eut d’étranges miradors / derrière le mur d’un entrepôt / et ce fut comme nuit et brouillard / bien qu’il fît encore plein soleil ».

Une expérience dont l’écho se prolonge dans « La grande illusion », le dernier poème de la section, où le poète s’adresse, à la manière de Umberto Saba, à la ville : « Il m’aura fallu défier ton maintien, / deviner tes langues, à l’arrêt du bus, / [...] déjouer, au fronton fascinant du port / tes feintes qui m’ont fait ignorer, face à Muggia, la Riseria » (cette dernière étant un lieu clé de la déportation des Juifs). Loin d’être un motif de véritable inquiétude, la conscience de ces « blancs » se traduit en un dialogue, voire un duel ironique et empreint d’humour, avec Trieste, dont le poète souligne, après Saba, comme pour s’en excuser, la « grâce revêche ».

Habilement, le poète joue sur toute la gamme des registres – de la dérision pure et simple jusqu’à la gravité des thèmes existentiels, avec l’ensemble des tonalités intermédiaires que permettent leur contamination. Le décalage mentionné plus haut se reflète en effet, outre dans l’alternance de quelques textes graves avec des pièces au ton ouvertement enjoué, dans quelques oppositions assez délicieuses entre la « bassesse » des activités menées par le touriste Tâche et le niveau sublime auquel, on le suppose, aspire sa poésie : par exemple, dans « Irruption de Joyce », où le poète, installé sur un quai, tourne le dos à la statue de Joyce, « évitant ainsi le rictus agacé / qu’il m’adresserait devinant / que, bien loin de poétiser, j’ai rédigé mille vœux pour Odile / (elle fête aujourd’hui ses seize ans !) ».

Cela se manifeste aussi lorsque le titre contraste, de manière ironique, avec le contenu, comme dans « Un reproche muet » où le poète se blâme de ne pas se souvenir d’un détail de l’architecture d’une église, ou dans « Portrait précaire », qui évoque la statue en bronze de Saba et les nombreuses tentatives de la vandaliser dont elle fut l’objet. Cette lecture personnelle du monde, souvent chargée d’ironie ou d’autodérision, et d’autres fois sereine, voire résignée, car consciente de son incapacité à en percevoir toutes les strates, est également perceptible dans les quatre autres sections du recueil, de sorte que le titre de la première section, « La grande illusion », apparaît comme un mode de lecture du livre, voire comme une poétique.

L’extraordinaire qualité poétique de ce recueil réside, plus encore que dans la régularité des formes métriques, dans le fait que la précarité qui découle de cette difficulté à lire le monde est accompagnée et renforcée par certaines combinaisons sonores, surtout consonantiques. Par exemple, la « kyrielle » de consonnes fricatives et sifflantes dans « La grande illusion » suggère très puissamment le « combat » contre la ville que le poète, exacerbant sa verve ironique, se figure, qui cesse tout à coup après le vers « aux tables du Caffé Tommaseo » pour disparaître lorsque que le poète se réfugie dans le silence d’une iconostase.

La section « Changements d’air » sert à la fois de transition et d’ouverture – car composée de poèmes sans titres où les contrées (Trieste, l’Écosse et la Norvège) se (con)fondent, comme à la dernière strophe du premier poème : « Je médite un autre voyage / où je me déferai du jaune safrané, / du vert bouteille et du bleu triestins / pour aborder aux terres inconnues », tandis que le deuxième fait explicitement le lien entre Trieste et le Nord.

Le même phénomène se retrouve dans « Un goût de malt », section consacrée à l’Écosse (plus précisément sa découverte par le poète en mai 2019), dans le très humoristique « Une halte », où, sans nous attarder sur les sons traduisant parfaitement la cacophonie des poules à la première strophe (vers 1-5), on notera que le son chuintant sonore [j], encore présent aux vers 6-7 (où domine encore « la jacquerie ailée »), disparaît soudain aux vers suivants (8-14), où le poète s’interroge sur la communication à adopter avec elles, pour ne réapparaître, pas moins de deux fois, que dans le dernier vers, qui marque fort drôlement l’échec de la tentative de l’assistance : « jusqu’à la débandade générale ».

Loin d’être exclusive, cette veine humoristique se trouve agréablement contrebalancée par certains poèmes plus graves, qui rappellent le sérieux de l’existence. Dans « Les monts », la « poésie » de la topographique écossaise se traduit par une humanisation des monts – qui sont chauves, distants et fuyants – et une dématérialisation des moutons – plus que « flocons d’écume » – qui semblent une nouvelle fois déstabiliser le voyageur :

Les monts

Les monts sont chauves
et volontiers distants.

Ils filent aux confins
sitôt qu’on les approche
ou, parfois, livrent un passage
à un voyageur sans repères
qui croit le reconnaître
alors qu’il ne l’a jamais vu !

L’eau lézarde des flancs
où la vie viendrait à manquer
si les ovins n’égrenaient pas
leur très lointaine solitude
en flocons d’écume sonnant
le rappel des tondeurs.

S’il sait décliner toutes les nuances de la gravité et de la solennité, la voix du poète-touriste – malgré la légèreté qui est naturellement la sienne – possède aussi la faculté rare de rire d’éléments sérieux sans jamais les rabaisser, d’une manière aussi personnelle que sensible et humaine. C’est notamment le cas dans « La stature d’Edvard Grieg » – nous sommes déjà à l’ouverture des deux dernières sections, qui relatent un voyage jusqu’au Spitzberg effectué en 2013 – où l’élégant glissement d’un registre à l’autre s’exprime et se renforce dans un jeu entre le petit et le grand, voire le géant, un duel entre des éléments triviaux (ne doit-il pas traverser un labyrinthe et un marché de poissons et de crustacés pour accéder à la statue ?) et la grandeur tant physique que morale du moins supposée de la poésie et de la musique. Plus que le déstabiliser, ce contraste semble cette fois susciter chez le poète-voyageur un sentiment de regret inhérent à notre condition, puisqu’il conclut son poème par une note plus mélancolique, qui semble abolir temporairement toutes les oppositions.

La statue d’Edvard Grieg

L’étrange idée nous était venue
d’aller vérifier dans son square
quelle fut la taille du compositeur.

Les livres la disaient petite,
mais grande fut l’attente
car, pour aller saluer Grieg,
il nous fallut trouver la clé
d’un labyrinthe de maisons en bois
et surgir, de l’une d’elles,
sur l’huileuse clarté des pavés
où vogue une flottille d’étals
aux crabes rouges et géants !

Fuyant leurs pinces délirantes,
notre regard prit du bon temps
à fréquenter, sur de la glace,
la modestie muette des poissons,
dans l’âcre odeur des goémons
et la douceur d’une lumière rasante,
faisant naître en nous le regret
d’on ne savait trop quoi :

de la vie même, il se pourrait !