Grande-Fin

Pour marquer la fin de ses études et ses trente ans, Jérôme part un mois en Amérique et traverse le continent en train, à la recherche des rêves de son père, disparu une quinzaine d’ années auparavant sans laisser de traces. De Chicago à San Francisco, au milieu des paysages épuisés des Grandes Plaines ou des Rocheuses, remontent les souvenirs de l’ enfance à Grande-Fin, la longue route droite au bord du lac, les vacances en famille, la cassette de Bruce Springsteen dans l’autoradio de la Seat, le travail fatigant des parents et les liens qui se corrodent.

Traversée d’ est en ouest, ce roman est aussi un voyage dans le passé où une odeur, un son, une route, un nom de lieu permettent de replonger dans les temps reculés de la mémoire.
Double ligne

Grande faim d’espaces sans bornes

di Alice Bottarelli
Inserito il 17.04.2024

Un mois pour traverser et comprendre les États-Unis. Un mois pour retracer la vie d’un père. Il s’avère que la seconde gageure est bien plus aisée que la première. Car la vie de cet homme, Daniel, disparu du jour au lendemain, n’est qu’une suite étale de jours sans événements, dans le désir permanent du week-end et la hantise du lundi. Travailleur modeste à l’Imprimerie d’un quotidien, c’est justement sur son propre quotidien que ce père n’a plus prise, et depuis longtemps. Raison pour laquelle, sans doute, il a choisi la fuite, la disparition, une quinzaine d’années avant le début du récit.

Son fils Jérôme mène l’enquête sur ce père qui, au retour de pénibles journées de travail, sur la route du petit village suisse romand de Grande-Fin, écoutait systématiquement Bruce Springsteen. Fasciné par la culture du spectacle, frelatée et artificielle, qui transpirait de ce continent, Daniel faisait résonner en boucle dans l’habitacle de la Seat l’éternel album Nebraska. Y avait-il quiconque d’autre que Bruce Springsteen pour transcrire sa réalité de « working poor » dans l’un des pays les plus riches du monde ? Pour le faire rêver d’ailleurs, d’indépendance et de liberté ? Est-ce donc de l’autre côté de l’Atlantique, dans les grands espaces vides (ou remplis seulement d’espoir), que ce père est parti, sans plus jamais donner de nouvelles, laissant derrière lui sa famille, son travail (dont il venait d’être licencié), son existence si limitée ?

C’est en quête de ces réponses que Jérôme a pris la décision, pour célébrer ses trente ans, de s’offrir un mois de voyage en train à travers les États-Unis. Le prétexte et le pinacle de ce voyage : un concert de Bruce Springsteen à Denver, au pied des Rocheuses. Il se pourrait que son père y soit. Il se pourrait qu’il demeure introuvable au milieu de la foule. Mais surtout, il se pourrait qu’il n’y soit pas. Aucune importance, puisque Jérôme s’est lancé à la poursuite non tant de son père que des rêves de son père. Sur les traces aussi de cette Amérique qui s’est imprimée sur tant de pellicules et sur la rétine de tant de cinéphiles. Jérôme en est, de ceux qui rêveraient de faire des films, et qui s’est contenté d’études de cinéma. Par la vitre du train, dans les diners et les pubs, il voit se dérouler les décors typiques de scènes célébrissimes, qui lui semblent factices.

Davantage que pour gratter le papier-peint des paysages du continent, Jérôme est venu découvrir qui était son père, comment il s’inscrivait dans une génération et dans une société, à la fois ancrées dans sa Suisse romande natale, et à la destinée universelle. Peur perpétuelle du chômage qui, quand il finit par arriver, demeure un non-événement, au pire un soupir, au mieux un soulagement. Temporalité scandée par les fins de mois impossibles à boucler, les semaines inexorablement identiques, et la mort au bout, à laquelle on ne pense pas, jamais. Humiliations des anciens copains qui ont mieux réussi, des chefs et des patrons contre lesquels on n’ose pas s’opposer, de l’épouse qui, après avoir élevé les gosses, veut retrouver du travail alors que le salaire du père devrait suffire, n’est-ce pas ?

Au cours de son périple, Jérôme rencontre d’autres figures de cette Amérique vendeuse de rêves (mais seulement à qui peut les payer, ces rêves – les autres n’ont qu’à déchanter). Parmi celles-ci, Roberta, la mère d’une vieille amie, vient de mourir d’un cancer après une vie misérable à travailler à la mine. Inspiré par Annie Ernaux, le héros « écrira aussi que son père, comme Roberta, sont pris dès leur plus jeune âge dans une espèce d’ironie et d’humiliation permanente. Et dans la nuit du Colorado, Jérôme aura un peu l’impression de venger sa race. »

Avec un regard lucide sur les mythes produits à la chaîne par le capitalisme américain (soutenu par l’industrie du divertissement, cinéma en tête), l’auteur nous fait voyager dans le décor et son envers. Y chatoient une nature époustouflante et les catastrophes naturelles qui la détruisent, dans le sillage de ce même esprit américain colonialiste, ultralibéral, opportuniste. Le train permet la traversée de ces lieux mythiques, la rencontre avec l’altérité (passagères, passagers et paysages), mais aussi avec soi-même. Car comme tout bon voyageur, le héros enquête sur soi, son passé, sa famille.

Il n’y a d’ailleurs pas que le père qui fait l’objet de ses réflexions :

Sur un parking désolé au bord du Missouri, Jérôme se demande ce qu’il fout là, seul. Pourquoi l’Amérique. Pourquoi partir sur les traces de son père quand c’est sa mère qui depuis toujours fait tenir la famille.

La mère Suzanne, la sœur Julie, l’amie Monica et sa mère Roberta : le protagoniste est également entouré de personnages féminins qui permettent à l’auteur d’interroger, par touches, les rôles des femmes sur deux générations.

Avec une langue fluide qui file comme le train, tout en s’arrêtant pour évoquer de beaux ou étranges espaces, offrant celui de la réflexion et de la contemplation, Romain Buffat nous mène à travers un continent familial et intime, entre l’Amérique et la Suisse romande, du Léman au Missouri, entre Denver et Grande-Fin.