Les Indulgences

Automne 1977, Clémence, treize ans, est venue aider au déménagement de sa grand-mère, veuve depuis peu. La présence attendue de Vincent, son oncle, semble électriser tout le monde. Vincent, cet homme à femmes, commissaire-priseur de renom, l’adolescente en est amoureuse ; cinq ans plus tard, elle en devient la maîtresse occasionnelle. Une fois sue, cette aventure ébranle la famille, et c’est vers Clémence que vont les reproches. Question d’époque ?
Suivant sur plusieurs décennies le fil de cet événement aux longs retentissements, Pascale Kramer ausculte les sensibilités amoureuses de trois générations d’épouses, mères et filles. Avec l’art qu’on lui connaît pour mettre en scène nos inévitables ambiguïtés, elle explore l’esprit de chaque époque à travers le prisme des femmes et de leur part active dans l’évolution de leurs relations avec les hommes, ses excès comme ses indulgences.

(Flammarion)

«Les Indulgences» ou le poids inégalement réparti de la responsabilité morale

di Marion Rosselet
Inserito il 19.08.2024

Pascale Kramer poursuit dans Les Indulgences son travail de dissection des implacables logiques intrafamiliales. L’intrigue, située en Suisse romande entre 1977 et 2016, adopte la perspective de plusieurs personnages féminins issus de trois générations et gravite autour d’une relation incestueuse entre Clémence, 18 ans, et son oncle Vincent, 43 ans. Les modèles de mœurs traditionnels cohabitent avec la «  libération sexuelle anti-bourgeoise  » des suites de Mai 68 jusqu’à l’ère #MeToo. À chaque femme sa génération, son milieu social, et sa négociation avec le contexte.

La thématique du roman s’inscrit dans le débat public contemporain autour du (non-)consentement, porté par le mouvement #MeToo et conduit notamment, sur la scène littéraire, par la publication du témoignage Le Consentement de Vanessa Springora (2020). Quelle place occupe le livre de Kramer dans ce débat  ? Que comprendre de la démarche de l’autrice  ? C’est la question que je me suis posée suite à la confrontation à deux types de discours  : la lecture du roman dont j’ai admiré la subtilité d’éclairage des mécanismes patriarcaux à l’échelle individuelle, puis la découverte d’une interview où Pascale Kramer se dit surprise qu’on ait vu en son personnage masculin «  un prédateur  », alors qu’elle ne le perçoit pas comme tel, mais comme «  un homme à femmes  » auquel on peut certes faire le reproche «  d’être tellement égocentrique et de ne pas savoir comment ça peut se passer dans la tête de l’autre  », mais guère davantage. «  Clémence, dit-elle, qui a 18 ans, n'est plus une gamine. Elle lui tombe dans les bras, car elle le veut  » (Vertigo, RTS, 16 février 2024). On trouve également dans ses propos un flou sur l’attribution du poids de la responsabilité  : « C’est nous qui les avons élevés [les goujats]. […] Et on les a mal élevés visiblement. Et donc je me suis demandé quelle était notre responsabilité à nous, les femmes, et puis qu’est-ce qu’on renie, qu’est-ce qu’on assume  » (Librairie Mollat, vidéo, 13 janvier 2024).

Le livre ne se veut cependant pas polémique et l’auteure ne se met «  pas en opposition  » avec le mouvement #MeToo. Ailleurs, Kramer recourt d’abord au terme de «  responsabilité des femmes  » avant de le remplacer par «  attitude  » (Vertigo, RTS, 16 février 2024). Cela change tout. Et c’est complexe. Espace de fiction, d’observation et d’expérimentation dans le roman d’une part  ; espace de discours sociétal et d’explicitation de la démarche littéraire de l’autre. Les deux communiquent mais ne coïncident pas. Comment les relier  ? Comment faire sens de ces ambiguïtés  ?

La fiction d’abord  : à travers la perspective de plusieurs protagonistes féminins, le système familial qui entoure l’oncle Vincent – auquel sont destinées les indulgences du titre – est mis en évidence. Il y a Nancy, la mère de Vincent et la grand-mère de Clémence. Moderne et indépendante, elle fume des Dunhill, conduit une voiture et ne cache pas sa préférence pour Vincent au détriment de ses deux autres fils. Elle se montre impitoyable avec sa belle-fille, Anne-Lise, personnage peut-être le plus broyé du roman. Sans cesse objectivée physiquement, Anne-Lise «  n’avait jamais su négocier l’avantage d’être de ces filles qu’on dit très jolies  ». Quand elle veut divorcer suite aux tromperies de Vincent, il redouble de ferveur, lui répond par un «  tu es belle  » et souligne à quel point ses lèvres sont bandantes. L’attitude de Vincent réveille en elle «  un soudain et mystérieux besoin d’être vandalisée  ». Anne-Lise n'a jamais d’orgasme  : «  Vincent la distrayait de son plaisir ». La gratification vient de la vision des traits de Vincent «  quand enfin tout en lui s’abandonnait  ».

Dès qu’Anne-Lise cherche à partir, elle est remise à sa place  : «  On ne divorce pas pour des bêtises  », lui lance Nancy, tandis que sa belle-sœur Karine lui demande  : «  Vincent avait l’air vraiment bouleversé tout à l’heure […], ça ne peut pas te suffire ?  ». Toutefois, même la situation d’Anne-Lise ne se laisse pas simplifier  : sa relation à Vincent est marquée par une expérience commune, comme située dans une autre dimension de l’intimité profonde, et dans laquelle Vincent donne beaucoup de lui-même  : le vécu de plusieurs fausses-couches, puis de la venue d’une enfant, Sofia.

En plus de Nancy, Anne-Lise, Karine, Sofia, il y a Judith, la mère de Clémence, Carole, l’ex de Vincent, Kristen, l’entraîneuse de gymnastique, Lenka, l’aide de maison et Annick, l’amie de Clémence. Chacune est très différente. Enfin, il y a le personnage central de Clémence, gymnaste, dont l’adolescence est marquée par la sclérose en plaques de sa mère. Dès l’âge de treize ans, troublée par un épisode équivoque, elle développe une passion amoureuse pour son oncle Vincent :

 […] l’index que [Vincent] pointait vers la porte la désigna un instant, avant de se poser sur son poignet dont il parcourut la dépression tendre au creux de l’articulation.
Clémence restait sans bouger. La surprise de ce bref contact diffusait violemment en elle. 

Tout l’entourage perçoit la passion de la jeune fille pour son oncle, mais personne n’intervient. À dix-huit ans, répondant à « l’innocent  » jeu de Vincent, c’est elle qui fait le premier pas, au sens propre. Elle semble «  exister par cette conquête  ». S’en suit une relation très épisodique qui durera quelques années et occupera le centre de sa vie avant qu’elle ne rompe et rencontre un autre homme, de vingt ans plus âgé qu’elle, avec qui elle entretiendra une relation plutôt équilibrée. Rejetée par ses parents, elle s’éloigne. La colère de Clémence se dirige contre eux, pas contre Vincent.

Dans toute cette histoire, les protagonistes femmes portent elles-mêmes le poids de la culpabilité ou le font porter à la jeune fille. Vincent, lui, évolue dans un état d’innocence enfantine. «  Il se croyait incapable de faire du mal, et n’avait dû guère se reprocher qu’une coupable faiblesse face à ses avances et à sa passion d’adolescente  ». Tout concourt à préserver sa bonne conscience et son sentiment de bon droit dans l’assouvissement de ses désirs. Il bénéficie aussi du privilège de l’oubli  : «  Pour lui, l’incident de sa menace de divorce était clos, oublié aussi facilement que devaient l’être les filles pelotées dans les couloirs et même les vraies amoureuses emmenées en déplacement. Anne-Lise [la femme de Vincent] savait avec quelle totale sincérité il s’absolvait.  » Dans la famille, ses besoins sont sacralisés. Les réponses à apporter pour les satisfaire sont le fruit d’un travail permanent de tout son entourage. «  Les hommes ont des besoins qu’il faut savoir combler  », déclare Nancy à son sujet. Il faut dire que Vincent, marchand d’art et éminent collectionneur, est un homme célèbre. Les deux autres frères, Jean-Philippe et François, s’ils participent au système, ne se conduisent pas comme Vincent et ne jouissent pas de ses privilèges. Vincent appartient à un autre monde, fascinant, dont on prend pour acquis que les codes soient plus «  libres  ». Il s’agit d’un homme qui aime les femmes, voilà tout. Le terrain à la fascination qu’éprouvera sa nièce est ouvert.

Vincent arrive, puis repart en coup de vent. On l’attend constamment. Il obtient la meilleure place dans le chalet familial pour les vacances, aime créer le trouble chez les femmes, même très jeunes. Il s’amuse à déstabiliser, cultive l’ambiguïté, joue la séduction. Toujours joyeux, il ne plonge dans des états désemparés – que chacune s’empresse de dissiper – que lorsqu’on conteste son bon droit ou son plaisir. Une fois, il devient vulgaire, lorsqu’il apprend que sa belle-sœur Karine a révélé à sa femme une relation qu’il avait dissimulée  : au lieu de demander pardon à sa femme, il s’exclame «  Mais quelle conne cette Karine, quelle grosse conne  !  » Énervé, il lui arrive aussi de déclarer qu’avec leurs reproches les femmes, «  toutes, finissaient par gâcher le bonheur  ».

Pas d’univocité cependant chez Kramer. Ces états font office d’exceptions. Vincent, jovial, a généralement bon et généreux caractère. Il apporte du souffle dans la famille, joue beaucoup avec les enfants. Kramer le dépeint paradoxalement comme le seul personnage pleinement vivant. Il représente un appel d’air pour Clémence qui évolue dans l’étouffement de la sclérose en plaques de sa mère, l’austérité d’un père tout dévoué à son épouse mais aveugle à sa fille laissée à elle-même, et dans un univers de non-dits entêtés. L’important est de garder la face. D’ailleurs, même avec le recul et le dur coût payé du rejet familial, Clémence ne regrettera rien de sa relation avec Vincent, «  ce dont elle se souvenait, au-delà de la peur et de la honte, c’était du bonheur, dingue, d’être désirée si violemment  ». Elle conserve le «  souvenir finalement resté heureux  » des «  ravissements  » de Vincent dont elle n’était pas dupe, mais qui pourtant «  rachetait tout, même les fréquentes indélicatesses, les lâchetés, les bobards ». Clémence résiste à son entourage en ne faisant pas l’acte de contrition que sa famille attend d’elle. Elle refuse de regretter et de se renier. La révolte contre Vincent ne viendra pas de Clémence mais de Sofia, la fille de Vincent, héritière de l’assurance de son père et «  la seule dont [il] accepte qu’elle ne soit pas séduite  » par lui. Cette révolte survient quand elle apprend que son père âgé de 80 ans a fait «  des propositions culs à plusieurs de ses stagiaires, des filles de cinquante ans de moins que lui  ». L’une d’elles «  a largement de quoi prouver un harcèlement  ». À l’enterrement de Vincent, elle décide de ne pas passer sous silence cet aspect de la personnalité de son père.

Lors de la lecture, l’avènement de la colère de Sofia a provoqué un grand soulagement sur la lectrice que je suis, et ceci malgré le fait que Clémence n’y adhère pas sans restriction. Pourquoi ? C’est que, en deçà même des sérieuses questions morales de l’inceste et des rapports sexuels entre très jeunes femmes et hommes plus âgés, l’injustice de cette histoire vient du fait que ce sont les femmes, en particulier Clémence, qui portent tout le poids de la responsabilité. Vincent, lui, ne pratique aucun examen de conscience et continue longtemps de se déployer en tout sentiment d’innocence. Alors que Clémence subit le rejet de ses parents, son père continue de s’adresser à Vincent avec la même sympathie. La réflexivité, les pardons et les blâmes sont injustement répartis.

On trouve en somme dans les Indulgences – sous forme incarnée – les mécanismes complexes de la perpétuation de la structure patriarcale que la philosophe Manon Garcia théorise dans On ne naît pas soumise, on le devient (2018). Outre l’élaboration d’une représentation des rôles spécifiques attribués aux hommes et aux femmes, c’est la construction genrée du désir, entretenue par l’objectivation des corps féminins, qui est au cœur du livre, tout comme les mécanismes actifs de soumission et le manque cruel de tissage d’une sororité. C’est peut-être Lenka, aide de maison qui offre la clé de lecture  : «  ce n’est pas facile quand il y a beaucoup à perdre, beaucoup d’avantage, de privilèges  ».

Est-ce de ces mécanismes actifs dont Kramer parle dans ses prises de paroles sous les termes de «  responsabilité  » et de « volonté  » ? Il est en tout cas certain que son roman ne se limite pas à décrire le désir de Clémence lui-même, mais qu’il déploie son contexte d’émergence. L’érotisme n’est pas situé hors du social. Vincent n’est pas un Gabriel Matzneff, et Clémence n’a pas quatorze ans, souligne Kramer à juste titre, mais Les Indulgences questionne par le biais de la fiction, tout comme Vanessa Springora par celui du témoignage, le statut du «  consentement  » et du «  désir  » à l’adolescence. D’autres interrogations sont communes aux deux œuvres  : comment expliquer l’attitude de l’entourage  ? Qu’est-ce que vouloir  ? Pourquoi, lorsqu’il y a un prix à payer, est-ce la femme qui le paie ?

Le mot «  responsabilité  » contient une forte charge morale. Il attribue une faute. Les femmes auraient-elles vraiment à porter la culpabilité d’avoir été trop indulgentes  ? Sur ce point, je pense que Garcia peut nous aider à maintenir jusque dans le discours la complexité et l’absence de jugement si chères à Kramer, car elle s’attache à théoriser une soumission active – qu’il s’agit de comprendre et de regarder en face – qui ne soit pas une faute morale. Comme Beauvoir, tout en concevant les êtres humains comme libres, elle examine les entraves à cette liberté qui ouvre la possibilité de penser des formes de soumission comme autre chose que de la mauvaise foi et de la faute morale. La marge n’est pas la même d’un individu à l’autre selon son contexte, pas la même entre hommes et femmes.

Ce que révèle Kramer dans ses interviews et qui me semble donner sens à la fois à ses propos et expliquer la richesse de son livre, c’est sa démarche d’introspection générationnelle. «  Je suis revenue sur toutes ces années pour essayer de voir comment est-ce qu’on réfléchissait, comment est-ce qu’on réagissait » (Librairie Mollat, vidéo, 13 janvier 2024). Les Indulgences est une fiction, mais l’auteure née en 1961 a traversé ces années et, dit-elle, «  j’aurais pu vivre ce genre de choses et les vivre un peu de la même manière  ». Dans le roman, elle recourt d’ailleurs à une géographie personnelle, celle des lieux de sa jeunesse. Il s’agit avant tout de comprendre, non pas pour excuser ou pour condamner, mais pour négocier avec le nouvel éclairage qu’offre notre époque sur les rapports hommes-femmes, y compris ceux du passé. «  Je suis une femme de ma génération  » souligne Kramer, avec un «  fond protestant  » (Vertigo, RTS, 16 février 2024). Par le biais du roman, Kramer s’attache à éclairer les ambiguïtés, à relever les contradictions, à les accepter, à négocier aussi un changement dans une fidélité au passé qui ne fasse pas table rase de celui-ci. Dans la nécessité d’une forme de continuité, chacune d’entre nous compose avec un matériau similaire  : entre horizon du devenir et fidélité à soi et à ses désirs. Dans ce processus, Kramer invite avec lucidité à refuser les simplifications  : «  Les gens ont toujours plusieurs facettes  » (Vertigo, RTS, 16 février 2024). C’est essentiel. Mais la compréhension de l’autre et l’introspection féminine n’ont pas à tourner à l’examen de conscience perpétuel. Il est temps de se délester du poids de la responsabilité morale qui colle à la peau des femmes de génération en génération. Redistribuons les indulgences !