Inachevée, vivante

Par affection et par loi, par habitude, mon foyer me retient, parfois comme un lierre, parfois aussi avec de la douceur, jusqu’à ce qu’un soir, roulant fenêtres ouvertes dans le printemps, seule, je sente se coucher sur moi, dans le reflet de tous les arbres, le désir de te connaître sans réserve. Je m’arrête, je sors de voiture. Inachevée, vivante, déchirée de t’aimer, je franchis cette ligne.

Inachevée dans son rapport à soi, mais vivante : Pierrine Poget peint les bouleversements tragiques et merveilleux d’une vie.

La narratrice conte à la suite le corps abusé, soumis à la violence, et la reconstruction, dans les souvenirs lumineux de l’enfance ou dans l’abandon au «mystère plus grand que soi» de la maternité. De la douceur de ce monde clos naît la torpeur, rompue par l’amour neuf. Comme elle lutte pour construire un chemin vers elle-même, ce sont les œuvres de Jean-Baptiste Camille Corot, Édouard Vuillard, Berthe Morisot et Heidi Bucher qui dessillent tour à tour son regard sur ces périodes charnières. Alors, elle ose bousculer les équilibres patiemment cristallisés, devenir tout à la fois femme, mère et écrivaine.

Pierrine Poget puise dans sa vulnérabilité la force vitale de ce récit servi par une langue sublime.

(La Baconnière)

Un voyage littéraire dans ce pays du corps « où écrire vaudrait pour peindre »

di Alice Bottarelli
Inserito il 16.05.2024

C’est par référence aux arts visuels, figuratifs ou abstraits, que l’on voudrait décrire ce livre, et l’expérience qu’il propose. Quelques jours, quelques semaines après l’avoir parcouru, attentivement, tendrement, difficile d’en raconter le contenu, d’en dégager une trame. Les fils narratifs s’entremêlent et ce n’est pas à une histoire qu’il faut s’accrocher, car bien d’autres impressions fortes se sont ancrées ailleurs dans la mémoire et dans le corps, surtout des visions, d’impérieuses images-mirages, des chatoiements qui rejaillissent lorsqu’on reprend le livre en main, persistances rétiniennes comme après avoir regardé trop longtemps le soleil en face.

Avec Inachevée, vivante, Pierrine Poget propose une expérience du corps, féminin mais aussi universel, dans la minutie et le trouble des sensations traversées durant une vie d’adulte. L’ouvrage commence par un abus, une aliénation, une nudité démunie – d’où il faut réémerger, avec l’aide des années, des amitiés, de la réflexion. La réflexion surgit grâce à une note retrouvée, rappelant le souvenir d’un son, dépliant un autre espace-temps (Paris en 1989), ramenant à la mémoire cette citation de Deleuze sur la tristesse qui survient « lorsque je suis séparé d’une puissance » … Ce vertige des couches mémorielles, de la superposition des mondes qui ploient les uns par-dessus les autres, se déploient les uns sous les autres, le texte le rend possible en s’appuyant sur de multiples supports génériques et en jouant des opportunités créatives offertes par le collage. « Le son est un gardien du temps et de la coïncidence », nous dit une fois la narratrice. Et plus tard : « Je suis devenue mère à mon tour et c’est la peinture – notamment elle, et d’autres images aussi – qui m’a fait comprendre ce que cet était faisait à ma vie, dans quelle position il me plaçait ou tendait irrésistiblement à le faire. »

Sonores ou visuels, les matériaux sont riches, dans lesquels pioche la narratrice pour tisser son ouvrage. Notes retrouvées dans d’anciens carnets. Descriptions de tableaux, découverts au gré d’errances dans les musées. Analyses auto-historiques à partir de définitions de dictionnaire. Fragments devenant aphorismes. Mots d’enfants. Citations de philosophes. Extraits de lettre intime d’une femme à une autre. Paysages immersifs du bord de mer. Évocations d’un passé possible, vécu par une autre que soi… La matière composite qui forme ce livre le rend indécidable sur le plan du genre.

Mais c’est de là, de cette rencontre et des retrouvailles avec moi-même, que je raconterai ce qui suit, inventant lorsque cela est plus vrai, m’en tenant parfois aux silhouettes, pour ce que le lointain saisit dont j’ignore moi-même l’importance et que je ne saurais rendre autrement.

Je penche du côté de l’essai. Par mimétisme, alors, comme la narratrice j’ouvre le dictionnaire, descends jusqu’à la dernière définition du mot « essai » : « Ouvrage littéraire, en prose, de facture libre, traitant d’un sujet qu’il n’épuise pas en réunissant des textes ». Elle est bien maigre, cette définition, et floue, mais elle s’applique néanmoins. La « facture libre », c’est ce délié de la prose de Pierrine Poget, cette langue ouvragée et belle. Le sujet n’est certes « pas épuisé » – mais quel est-il, en vérité ?

Ce livre effleure maints sujets, au point que son objet échappe à la rationalisation et crée des germinations où la pensée s’égare. S’il s’agit d’un essai, que cherche-t-il à connaître – de soi et du monde ? Au détour des pages, la lecture fait essaimer diverses questions : qu’est-ce que l’enfance ? la maternité ? l’entrée dans le langage ? le passage du temps ? la mémoire et ses méandres ? le vacillement du désir ? la honte et la puissance retrouvée ? la liberté ? l’écriture ? De la filiation à Montaigne, auquel renvoie nécessairement l’emploi du terme « essai », je vois cette assise instable, cette écriture toujours en marche, littéralement, ou sur une selle de cheval toujours brinquebalante. Cette incertitude de soi dans le monde, qui pousse à l’enquête philosophique – et sensorielle.

À l’horizon, sur la mer, de petites voiles se gonflaient comme des joues. […]
Au milieu de la nuit, je suis partie me promener. Dans la petite ville, tout m’enivrait : les perruches, dans les arbres, les fleurs aux balcons, aux portes le cliquetis des rideaux de perles, les quelques promeneurs, puis la longue plage et le fort à l’horizon, les chiens, errants. Partout brillait la crête des vagues. La mer était double, triple, jamais ne fut plus belle.

Car ce qu’offre l’écriture lumineuse de Pierrine Poget relève surtout de la sensation. En cela, il n’est pas aisé d’en raconter l’expérience, ni même de se souvenir très exactement de ce qu’on a lu. Qui souhaite être tenu·e en haleine par une trame serrée risque d’être déçu·e : on s’émeut ici dans le vagabondage, l’incertain, le trouble et la délicatesse. De Briance, où la narratrice revient dans sa maison d’enfance, on retient l’attrait, l’aimantation de la mer, la présence silencieuse, fantomatique des femmes qui l’ont précédée en ces murs, et dont on retrouve trace sur des photos ou dans des lettres d’amour. De la maternité, on éprouve le corps astreint à la vigilance, la disponibilité, la prévenance : « Je redresse, restaure, échoue à instaurer, frotte, ramasse, recolle et recouds ; sans relâche, je secoue et replie le linge que leurs mains d’enfants lancent en l’air, curieuses de découvrir les formes souples qu’il contient. » Mais aussi, la découverte d’une altérité puissante et en germination sauvage.

Côte à côte, la petite et la grande, elles se développent. Elles explorent, mémorisent et se fortifient. Le langage s’avance. Étrangement, devant chaque acquisition je pense : « sortie du langage » – comme si au moment de prendre la parole se perdait précisément l’expression, pleine et sans écart, de l’expérience. Je vois disparaître les formes approximatives, si riches, qu’étaient pateille, pitique, picule, pitoch, pagan, etc., avec leur consonne maîtresse et leur logique d’éponge qui rencontrait si bien le monde. Le P. qui servait à tout se rompt, libérant comme une poignée de graines les mots correctement prononcés, akènes de pissenlits, minuscules parachutes dérivant dans le monde à la recherche d’une terre où grandir.

Est-ce de l’exagération interprétative que de lire dans ce « P » inaugural celui qui fait la double initiale de l’autrice, et d’imaginer dès lors en celle-ci une femme qui, avec ironie, laisse deviner qu’elle pourrait « se rompre » après avoir « servi à tout », mais qui, de fait, libère, par l’écriture, des poignées de mots fertiles ?