Camille s'en va

« Il y a cinq ans, les tractopelles ont commencé à dévorer la forêt. Sans sommation. Un matin, elles étaient là. »
Jérôme arrive à la Cingle. Ancienne zone protégée, cette forêt est promise à la destruction : l’État veut y installer des panneaux photovoltaïques. Des militants l’ont investie dans un geste de résistance ultime. Bientôt, ils seront violemment expulsés. Camille s’en va s’attache aux trajectoires de celles et ceux qui consacrent leur existence à protéger le monde de la dévastation. Camille, avec sa vivacité et son intelligence, se rue dans tous les combats. Depuis leur enfance, Jérôme court derrière elle. Après tant d’années, qu’est devenue leur révolte ? Comment croire en l’utopie quand le réel cogne si fort, apportant la rage et la désillusion ?
Troisième roman de Thomas Flahaut, ce texte au lyrisme électrique donne à voir de l’intérieur, à travers l’amour, l’amitié, la vie dans une société au bord de l’implosion.
L'Olivier

Camille est partout et nulle part

di Claudine Gaetzi
Inserito il 15.07.2024

« Ça commence quand ça explose. » L’incipit du roman Camille s’en va annonce une histoire de violence et de destruction. Ça commence par la destruction à l’explosif des tours de la petite cité des Verrières, où Jérôme a grandi et où il revient, après neuf ans d’absence. Il en était parti précipitamment juste après le décès de son père. Tandis que le béton craque, que les murs s’affaissent puis chutent, Jérôme se « prend les débris du passé dans la gueule ». Il est revenu pour repartir aussitôt, après avoir cherché dans la maison de son enfance une voiture au volant de laquelle il repart, invisible sous la poussière que dégagent les immeubles effondrés.

C’est par bribes où s’entretissent l’enfance, la jeunesse et la vie d’adulte de Jérôme, Camille et Yvain que le récit se construit. On comprend qu’il y a eu des abandons, des ruptures, des dissidences entre eux. Peu à peu, le mystère s’éclaircit, on découvre leurs choix de vie et leurs activités, qui sont entourées de prudence, soumises à la clandestinité. Iels luttent contre la destruction de l’environnement, et sont victimes de la brutale répression policière et de mesures antiterroristes abusives.

Un consortium veut raser la forêt de la Cingle pour la remplacer par un champ de panneaux photovoltaïques. Selon les militant·es qui occupent cette ZAD, un insecte rare vit dans ce lieu : le scarabée caméléon. Il fait l’objet d’un poème en forme d’« arbre biologique » qui décrit sa position dans la classification du règne animal et que les zadistes doivent savoir par cœur. La défense du scarabée caméléon, « c’est l’invisibilité ». Excepté la biologiste qui affirme l’avoir découvert, personne ne l’a vu. Leur lutte, symboliquement, a pour objet de préserver quelque chose de précieux dont l’existence échappe au regard.

Après des années d’occupation, marquées par de nombreux blessés et morts, il reste une cinquantaine de personnes à la Cingle. Elles se préparent à résister à une évacuation policière, dans un combat qu’elles savent perdu d’avance. Leur but est de tenir le plus longtemps possible, c’est pourquoi Yvain a fait appel Jérôme, son ami d’enfance qu’il n’a pas revu depuis longtemps, pour qu’il les aide à construire des cabanes dans les arbres. Il espère que le fait que Jérôme a étudié l’architecture leur permettra de réaliser des structures résistantes.

Le cœur secret du récit, une sorte de mystérieux trou noir autour duquel tout gravite, c’est Camille. Camille qui est partie, Camille qui a disparu. Mais quelle Camille ? Celle qui, orpheline à la suite du décès de ses parents dans un accident de voiture, a été recueillie par « le docteur », le père de Jérôme, et que ce dernier considère autant comme une sœur que comme une amie ? Ou l’un·e ou l’autre des zadistes de la Cingle à avoir pris, comme les occupant·es de Notre-Dame-des-Landes dans les années 2010, comme blaze le prénom de Camille ? Une journaliste venue enquêter s’en étonne :

« Pourquoi Camille ? Par souci d’égalité ? Pour être anonyme et vous protéger ? » « Oui, sans doute, lui répond Camille, s’en allant rejoindre toutes les Camille de la Cingle, les Camille des arbres et des barricades. »

Mais si toutes les Camille sont là, si « Camille est partout », Camille manque : « Depuis que Camille est partie, c’est comme si tout s’érodait », Jérôme voudrait pouvoir le dire à Yvain, mais ils sont l’un comme l’autre incapables de parler du passé, du drame qui les a séparés. Pourquoi ont-ils choisi tous deux de vivre en marge de la société, loin l’un de l’autre ? Pourquoi Camille a-t-elle disparu ?
Pour Jérôme, « la vie d’avant » son séjour à la Cingle tient entre « des bornes précises : l’apparition de Camille en 2007 et sa disparition en 2021. Une disparition comme une évaporation », laissant « profond en Jérôme une blessure ». Il a tout partagé avec elle durant 14 ans.

Le monde décrit dans Camille s’en va est sombre. Le capitalisme est accusé de rendre impossible un travail constructif – Jérôme, à la fin de ses études, décide d’être un architecte qui ne bâtira rien. Des milieux naturels sont exploités, au mépris du vivant et de savoir-faire anciens. À la violence de la destruction de la planète s’ajoutent d’autres violences : l’attentat du Bataclan, et les mesures antiterroristes qui s’ensuivent : « Des centaines d’innocents interpellés préventivement, sur des prétextes imaginaires. » Les dissolutions d’organisations n’épargnent pas les militants écologistes, certains sont arrêtés, ou assignés à résidence durant des semaines. Les gestes des policiers, toujours désignés péjorativement par « les keufs », sont, sans nécessité, extrêmement brutaux lors des interpellations, et particulièrement effrayants lors de la répression de manifestations et au cours des évacuations de squats et de zones occupées.

Les tentatives des jeunes protagonistes du roman pour travailler et vivre en accord avec leurs idées les placent dans la précarité et les marges. Une maison abandonnée où iels vivent en communauté durant quelques années sera rasée après leur expulsion, dans le seul but d’empêcher quiconque d’y habiter. Les combats politiques et écologiques qu’ils mènent se heurtent autant au fonctionnement légal de la société capitaliste qu’à des groupes qui opèrent clandestinement, notamment des trafiquants de bois, et qui échappent à la justice.

Comment ne pas perdre espoir ? Jérôme, Yvain, Camille et leurs camarades, quand ils recourent à des noms de code, utilisent les noms des yōkai, des créatures issues de la culture japonaise. Ce sont des esprits étranges et mystérieux ; ils sont tantôt espiègles, tantôt malfaisants. Ils peuvent porter chance et possèdent des pouvoirs magiques. Certains savent prédire l’avenir, ou se chargent d’avertir les êtres humains des dangers du monde naturel. Actuellement beaucoup de ces yōkai sont connus grâce aux mangas, à des jeux vidéo et des dessins animés. Jérôme et Yvain imaginent qu’Amabié a le pouvoir de les protéger de l’épidémie du covid, et Camille se dissimulera sous le nom de Kodama, un esprit qui vit dans les arbres et dont l’état de santé évolue en symbiose avec celui de la forêt. Cette référence à ces esprits, qui existent dans la culture chinoise et japonaise depuis plus de deux millénaires, et qui sont originellement fortement liés aux éléments naturels, donne le sentiment que seules des forces primitives et magiques pourraient sauver le monde actuel du désastre. Il faut donc non seulement invoquer ces esprits mais aussi les incarner.

Néanmoins, cela ne suffit pas. Le père de Jérôme, le docteur, meurt d’un cancer. Jérôme s’anesthésie en buvant et en prenant des calmants. La biologiste qui avait découvert le scarabée caméléon est « morte d’une balle dans l’œil ». Yvain croupit en prison. Camille, que « les keufs » ont fait chuter de l’arbre où elle s’était perchée, a sombré dans le coma. Et si le cours de la vie finit par reprendre, personne ne sort indemne des épreuves traversées. Quand Jérôme et Camille, handicapée et placée sous surveillance policière, retournent vivre dans la maison où ils ont passé leur enfance et leur adolescence, les lieux comme les personnes ont perdu leur identité :

Les Verrières ne sont plus les Verrières. La maison du docteur, elle-même, n’est plus la maison du docteur. Ce n’est plus qu’une maison hantée par leurs propres fantômes. Camille est à la fois Camille et son propre fantôme : dans sa fragilité présente se reflète ce qu’elle fut, cette amie si grandiose que, dans son absence, Jérôme s’est lui-même perdu.

Un roman brûlant d’une sourde colère, témoignant avec lucidité de notre impuissance face à la logique du capitalisme et dénonçant le prix à payer quand on tente de défendre un idéal désespérément utopique. La planète est détruite. Les personnes qui tentent de s’y opposer aussi.