La Voix du violoncelle

Et l’archet, au rythme rapide du cœur, sur les cordes commence sa longue marche, prêt à résister tant que résistera la souplesse des muscles.
Deux sœurs prisonnières du fracas des bombes, et au-dessus d’elles, comme une fenêtre ouverte sur le printemps, la musique d’un violoncelle.
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Décrire l’horreur, est-ce la dénoncer ?

di Claudine Gaetzi
Inserito il 18.03.2024

Divisé en sept parties, plus un prologue et un épilogue, et composé des brèves séquences en prose poétique, La Voix du violoncelle est un récit de guerre dans lequel l’art joue un rôle salvateur.

Le prologue pose comme décor un paysage dévasté qui n’est pas situé géographiquement. Il est décrit de telle sorte qu’il paraît universel et atemporel. C’est un pays de montagnes, de forêts, de collines, de villes, d’hommes et de femmes et de poètes. Ceux-ci sont des observateurs attentifs et leur écriture se rattache à un combat : « saison après saison, de lieux en lieux, ils écoutent, ils observent, ils écrivent, et leurs mots ont la force des passions, la fièvre des grandes luttes ». Dans cet endroit dont on ignore le nom, un groupe de gens s’arrête devant « les restes noircis d’une façade » et une femme déclare que c’est « ici » qu’il faut commencer. Ce prologue est aussi une prolepse. Le récit ensuite est chronologique, pour raconter ce qui a précédé la décision de recommencer « ici ».

Dans la première partie, d’inquiétantes rumeurs circulent : « on parle, on dit qu’ils vont venir, on dit qu’ils ont tatoué sur leur torse l’étendard des massacres ». Alors que la guerre menace, Marie, violoncelliste, résiste, faisant courir son archet sur les cordes « au rythme rapide du cœur ». La femme avec laquelle elle vit, « Clémence la sœur, Clémence l’amie, l’étreinte, l’éternel amour », choisit de s’exiler. Cette partie se clôt sur l’évocation des gestes d’un « homme aux cheveux blancs » qui est luthier.

Dans la deuxième partie, la guerre a éclaté, ravageant campagnes et villes, « semant la mort », même parmi les enfants. La population se terre dans des abris souterrains. Pour rendre compte de la violence du drame, Damien Murith recourt à une langue lyrique, faite de longues phrases, induisant un rythme rapide, haletant, angoissé. Quelques indices font penser que cette guerre se déroule au vingtième siècle ou est contemporaine : roulent des « voitures folles », retentissent les « cris des sirènes », déboulent des « chars » qui écrasent tout sur leur passage. Pendant ce temps, le luthier dans son atelier – situé dans ce pays en guerre ou ailleurs ? – travaille à la fabrication d’un instrument, sous le regard d’un enfant.
La troisième partie relate la dureté du chemin de l’exil, emprunté par Clémence et des milliers d’autres, des « sans-noms », harassés, ballotés par le hasard, qui espèrent être accueillis sur « l’autre rive ». Clémence éprouve du remords, se sent coupable de trahison et d’abandon. Elle s’efforce de croire à « la promesse d’un recommencement ». Elle arrive dans un précaire camp de tentes où règnent la pluie et le froid, elle est épuisée, malade, elle comprend que désormais « il faudra trouver tous les soleils au-dedans de soi ». Comme les précédentes, cette partie se termine sur l’image du luthier ; il construit un violoncelle et parle « de merveilles » avec l’enfant.

Les atrocités de la guerre sont relatées dans la quatrième partie. Menaces, humiliations et atteintes à l’intégrité physique touchent la population civile. Rage, rêve de liberté, comment combattre sans armes, comment ne pas perdre espoir ? Et surtout, comment avoir la force de résister au mal ? De nombreuses personnes, qui se croyaient loyales et courageuses, se mettent à malmener et dénoncer des compatriotes. Marie, qui habite dans une « chambre éventrée », semble résister, grâce à la musique qui lui permet de « s’enfuir ». Cependant, les assaillants s’en prennent à elle aussi. Marie, avec d’autres compagnes et compagnons de malheur, est arrêtée, enfermée derrière des barbelés. Dans cet enfer, elle s’efforce de ne pas sombrer. Elle ne peut plus jouer du violoncelle. Elle se lie à Sarah, et grâce à cet amour partagé, elle trouve encore la force de chanter doucement. Les deux femmes parviennent à s’évader. Cette partie se termine sur une déclaration, une vérité générale, que le luthier adresse à l’enfant : « La musique a besoin de silence ».

Dans la cinquième partie, on apprend que Clémence a survécu. Mais partout où elle va, elle est rejetée, en tant qu’étrangère. Elle cherche à passer « de l’autre côté ». Trois hommes, qui se prétendaient passeurs, la violent. Anéantie, elle pense : « la mort est une passerelle ». Au même moment, le luthier crée la pièce cylindrique qui est « l’âme. / La voix du violoncelle ».

Dans la sixième partie, la guerre se termine, après une lutte où les hommes, « mètre après mètre » ont repris possession de leurs terres. Marie revient « au pays ». Le luthier fait alors entendre à l’enfant une musique où résonne le bruit du vent, des vagues et des arbres.

Enfin, dans la septième partie, un homme mutilé entre dans l’atelier du luthier, emporte le violoncelle et l’offre à Marie. Et c’est « ici » que tout peut recommencer, grâce à la musique, grâce à la voix de cet instrument doté d’une âme.

Le livre se termine sur un épilogue où l’homme mutilé « se répète les mots des poètes », des mots qui disaient l’espoir que « partout et toujours, les hommes et les femmes porteraient sur leur visage un nom », et que « le ciel et la terre avaient juré de s’en souvenir comme d’un refrain qui donnerait sa chance à l’aurore ».

Oui, l’humanité devrait se souvenir de l’horreur, pour ne pas la perpétuer… Ce récit résonne fortement avec l’actualité, même si son style hautement métaphorique et l’absence de références géographiques et temporelles tendent à le désancrer d’une réalité singulière pour lui donner une portée universelle. Au travers de quelques figures, dont la principale est Marie, la violoncelliste, il décrit les souffrances provoquées pour toute guerre et il pose les questions auxquelles les gens sont confrontés dans de telles circonstances : rester au pays, s’exiler, résister, collaborer, être victime ou bourreau ? Cependant, il incite aussi, par sa forme et son contenu, à se poser de nombreuses questions. Décrire l’horreur, est-ce la dénoncer ? L’auteur recourt-il au pouvoir cathartique de la parole ? Pourquoi a-t-il pris le parti d’une belle langue, si riche d’images et de sonorités ? Comment interpréter le symbolisme des prénoms féminins et l’absence de prénoms masculins ? Que penser de l’humanisation du violoncelle qui non seulement possède une voix et une âme, mais aussi des vertèbres, des épaules et des hanches ? La musique et la poésie sont-elles salvatrices ? Peut-on croire à l’espoir exprimé dans l’épilogue ?

Un livre qui interroge, qui ne laisse pas indifférent, qui attribue à l’art un pouvoir qu’on aimerait pouvoir mesurer dans la vie réelle.