Qui n'est plus
Un jeune homme veille le corps de son père durant toute une nuit. Il lui raconte alors ce qu’il ne lui a jamais dévoilé de sa vie : ses amours ratées, ses études interrompues et ses errances dans une capitale lointaine, où il a tenté de se construire hors des attentes familiales, embrassant la folie. À l’image d’une génération globalisée et fragile en quête de repères amoureux, sociaux et intellectuels,il a si maladroitement cherché à se connaître qu’il en a presque oublié son nom — mais le deuil de son père le lui rappelle avec force. Lire Qui n’est plus, c’est suivre les révélations de ce fils dont la mise à nu existentielle,l’espace d’une nuit, retrace de successives mises en péril et quelques fulgurances. C’est aussi accepter de s’oublier pour suivre l’étrange lueur émise par la mort d’un proche, éclairant tout mystère.
La Veilleuse
Recensione
Durant l’espace d’une nuit, un jeune homme veille la dépouille de son père. Ce corps, figé dans le repos et le silence, frigide et vide, se fait le réceptacle d’une parole qui n’a pas pu exister du vivant du père : intime, franche, fluide, ininterrompue. Le fils dit ses amours passées, ses études abandonnées au profit d’errances dans une capitale qui l’a absorbé jusqu’à la folie ; il raconte sa perte d’identité mais aussi son retour à la vie. Du récit d’Odile Cornuz, qui affronte des thématiques dures et sombres, se dégagent à la fois une intensité certaine et une douceur emplie de tendresse. Il nous plonge la tête la première dans les relations entre les êtres et dans la solitude, nous parle de la connaissance de soi et de l’héritage familial, de la mort et du soin. Le personnage principal se débat avec l’ensemble de ces thématiques, engagé dans une quête d’identité profonde. Les événements qu’il raconte sont marqués par cette recherche, qui se poursuit à l’intérieur même du récit de ses souvenirs, terrain de réflexions et d’épiphanies. Car la narration, entièrement assumée par le personnage, est partagée entre des passages en italique qui représentent les adresses directes au père, et des passages en romain qui nous plongent dans le passé. Le temps d’une seule nuit, celle de la veillée funèbre, s’étend ainsi sur une période (plusieurs mois ? plusieurs années ?) baignée dans un flou temporel et géographique. Nous sommes entièrement plongés dans l’esprit d’un personnage dont nous ne savons presque rien, jusqu’à son nom qui ne sera dévoilé qu’à la dernière page du roman. Car ce nom, il en vient presque à l’oublier lui-même, tant il se perd dans les méandres de l’énigme de son identité, qu’il interroge et façonne à travers des instants clés, véritables mises en péril, moments de réflexion et éclairs de lucidité.
Le texte effectue un double mouvement qui épouse celui du personnage, descendant vers les tréfonds, en direction de la folie et de la dépression, pour ensuite remonter dans un élan de vie. Une première partie, « Hors champ », explore les racines de l’aliénation, ancrées dans la relation au père, « si loin », et dans celle à la femme aimée et quittée, « si proche ». Un grand écart qui se rejoint dans le réflexe de fuite hérité de son père : obéissant à un principe de « cassure plutôt que [de] conjointure » qu’il qualifie de « pulsion de mort », le jeune homme dit choisir systématiquement la souffrance plutôt que le bonheur, par peur de le ternir. Ainsi il rompt avec sa partenaire et part vivre dans une capitale de l’autre hémisphère. Il se terre dans un appartement qui n’est pas le sien, que des amis saisonniers lui prêtent, qui est plein d’une vie qui n’est pas la sienne et qu’il n’investit pas. Il ne mange plus, ne nourrit pas non plus le chat dont il a la garde, vit une vie dépouillée. Entrelacées à ce récit, des paroles adressées au père évoquent l’absence de communication, le défaut d’intérêt que le père « monosyllabique et terne » portait à son fils. Le manque de reconnaissance paternelle qui a donné racines à un manque de connaissance de soi. Lucide par rapport à son choix de solitude, le jeune homme n’en perd pas moins pied, et c’est une descente vers la folie que décrira la deuxième partie du texte, « Plongée ».
Témoins du glissement du réel vers l’irréel, de la perte d’identité et de repères, nous sommes alors noyés dans l’esprit du personnage dont les réflexions n’ont parfois pas de sens immédiat. Nous le voyons s’égarer dans sa solitude et errer dans les rues d’une capitale qui déborde de vie, construisant des barrières invisibles entre lui et les autres, s’entourant de silence et d’absence. Il s’aliène, se dit orphelin et apatride, seul sur une île inabordable qu’il porte en lui :
J’ai fait un choix dans ma vie. J’ai tout largué. Ce n’était peut-être pas une bonne décision. Mais je l’ai fait. Pas de prétexte à ma fierté. Assez ! J’ai choisi de pourfendre la beauté offerte. Ce fut aisé. Je veux dire – de l’aimer, puis de la lâcher comme on brise une coquille.
Seulement, cette culture de la cassure apprise de son père ne lui apportera pas le but voulu, bien au contraire : il entre dans une léthargie qui lui fait oublier dans la ville tous ses réflexes de survie et perdre tout pouvoir de décision. Il devient complètement passif, enfermé dans une vie-cage, une vie-gouffre qu’il ne vit pas. Jusqu’à perdre la tête, jusqu’à se défaire totalement de l’humanité. Il se retrouve dépassé par son choix de solitude, submergé par la capitale. Puis, une nuit sera décisive, en ce qu’elle constituera pour le personnage à la fois le point le plus bas mais aussi l’occasion d’un déclic. Sorti crier son affection à la ville endormie, il laisse sa folie mais aussi un désir de ne plus se priver d’amour guider ses pas au milieu de la route. Arrêté, il passe une nuit en cellule, où il parle « de toutes [ses] forces, comme si [sa] vie en dépendait. Il fallait tout articuler, tout dire, tout entendre, faire sortir. C’était le raz de marée. » Il se libère des barrières reçues en héritage, comprend qu’une mue est nécessaire, qu’il n’est pas fou – seulement perdu.
La troisième partie, « Contre-plongée », raconte la pulsion vers l’avant qui commence à animer le jeune homme, un début d’identification de soi et une résolution de quitter le vertige au profit du réel. Le roman alors se teinte d’une leçon de tendresse et de soin apprise dans l’obscurité et la nécessité, puisque le mouvement ascendant vécu par le personnage résulte du lien qu’il parvient à rétablir avec les autres. Affecté par une relation à un père qui ne l’acceptait pas, le jeune homme réagit à l’annonce de la mort de ce dernier par un besoin de compenser les années d’éloignement : il ne s’agit pas de se réconcilier ni de réparer, mais de se tenir l’un à côté de l’autre une ultime fois. Cette rencontre avec le père s’inscrit dans la continuité d’autres interactions significatives ayant commencé à éroder les barrières sociales érigées par le personnage : un sans-abri qui lui ressemble, sorte de double fraternel lui présentant l’image de ce qu’il aurait pu devenir s’il avait laissé l’aliénation l’emporter plus loin ; la famille d’un photographe défunt dont il semble être le portrait craché, à la fois père possible dans autre réalité et représentant d’une prise avec le réel assumée. Après le rejet du mode de vie paternel et d’une relation impossible vient le lien à travers la mort et le corps « qui n’est plus », la fin de l’existence du père agissant comme tremplin pour la renaissance du fils.
Le roman explore de front la notion de communication entre les individus, mettant en lumière le rôle central de la parole dans l’établissement des liens et soulignant son caractère essentiel : c’est grâce à la délivrance qu’elle permet, et à travers l’échange avec les autres, que l’on parvient à se construire. Pour le personnage principal, elle est le fruit et l’outil d’une résurrection qui commence en cellule et se poursuit au chevet du père. C’est pour lui-même qu’il parle, qu’il rachète les années silencieuses, pour trouver à l’intérieur de ses propres mots « ce qui fait de [lui] un être humain ». Son récit, une mise à nu existentielle rapportée dans une écriture d’une grande oralité, soulage au même titre qu’une confession ou qu’une séance de psychothérapie.
Le double mouvement du texte qui plonge à la suite du personnage dans sa descente aux abîmes puis qui remonte avec lui à la surface, le discours par moments lucide puis désorienté, parfois à la limite de l’incompréhensible, l’intensité comme la quotidienneté des souvenirs racontés : le récit d’Odile Cornuz fonctionne sur son lecteur comme une hypotypose qui l’immerge dans les états d’âme du personnage. C’est un récit qui laisse des marques, douces et fortes.