L'enlèvement de Sarah Popp

Sarah Popp, écrivaine, est en Lituanie pour un festival de littérature. Son séjour prend un tour imprévu quand, à cause de la neige, le vol de retour est annulé, puis qu’elle tombe sur monsieur Anders, son ancien voisin. Ce vieil homme aussi tendre que fou n’est pas là par hasard: il l’a traquée pour la convaincre d’écrire sur une chose qui lui est arrivée, il y a bien longtemps, dans la petite ville où elle a grandi. Sarah refuse. S’engage alors une virée rocambolesque dans la forêt lituanienne.
À sa manière malicieuse, Rose-Marie Pagnard révèle ce que risquaient, dans les années soixante, les jeunes filles amoureuses. Son roman, inquiétant, onirique et traversé de fulgurances, est autant une réflexion sur l’écriture de soi qu’une déclaration d’amour à la fiction et à son pouvoir de réenchanter la réalité.

(Zoé)

Madame Fiction

di Claudine Gaetzi
Inserito il 22.10.2024

Alors que son voyage à travers la Lituanie en compagnie d’autres écrivains est sur le point de se terminer, et que Sarah Popp s’apprête à rentrer chez elle et à retrouver son mari bien-aimé, Tobie, tous les vols sont annulés pour une durée de plusieurs jours. Elle trouve à se loger dans une pension. Elle y croise Aimé Anders, qui était son voisin, et aussi l’ami de son père, au temps de sa jeunesse. Elle ne l’avait pas revu depuis une quarantaine d’années. Il lui dit qu’il a lu tous ces livres, qu’il ne l’a jamais perdue de vue, et qu’il l’a suivie jusqu’ici. Le rencontrer réveille en elle de mauvais souvenirs. Qu’a-t-elle vécu, elle qui chaque nuit souffre d’agitation et de cauchemars ?

Il lui dit avoir attendu en vain qu’elle « écrive au moins une fois les injustices subies », mais Sarah écrit de la fiction, résolument. L’autobiographie et le témoignage ne l’intéressent pas. Dans le roman qu’elle est en train d’écrire, elle songe à introduire un personnage réel : il s’agit d’une entomologiste du dix-septième siècle. Pour la forcer à écrire sur ce qu’elle a vécu, Anders l’enlève. Il l’emmène sur des petites routes enneigées, sur des pistes cahoteuses à travers d’immenses forêts, dans son camion semi-remorque dont l’arrière est aménagé en forme de « véritable maisonnette ».

Rose-Marie Pagnard a élaboré un scénario romanesque où deux conceptions de l’écriture s’opposent. Monsieur Anders y voit un moyen de dénoncer des faits ignominieux et de se délivrer des souffrances passées. Sarah Popp, pour sa part, ne voit pas l’intérêt d’écrire « la moindre ligne autobiographique » et préfère se laisser emporter par son imagination. Il voudrait qu’elle dénonce le scandale des jeunes filles placées, ou emprisonnées, parce qu’elles étaient enceintes, dans les années 1960. C’est ce qui est arrivé à sa mère, auquel il a été, en tant que bâtard, arraché. Sarah est tombée enceinte avant de se marier avec Tobie, ses parents ne lui ont jamais pardonné ce qu’ils jugeaient être une faute très grave, un scandale, et ils ont définitivement rompu toute relation avec leur fille. Anders veut libérer de force Sarah d’un « poids sur le cœur ». Il estime que la dénonciation des violences subies par ces jeunes filles et leurs bébés serait cathartique, pour elle, pour lui, ainsi que pour toutes les personnes qui en ont souffert.

La contrainte extérieure peut-elle un moteur pour la création artistique ? Si les injustices du passé tourmentent Anders, et, suppose-t-il, pèsent également à Sarah, pourquoi lui imposer à elle d’écrire sur ce sujet, alors qu’elle n’en ressent pas la nécessité ? Ces questions pleines de gravité sous-tendent le roman de Rose-Marie Pagnard. Cependant, l’atmosphère du récit est constamment nimbée par une sorte de magie fantaisiste qui le rapproche du conte, notamment par les noms des personnages. Tous les événements prennent une tonalité singulière. Les lieux semblent être des décors, les habits des costumes. Le monde de Sarah Popp est plus coloré, plus surprenant, que le monde réel. Son mari est musicien, tous deux sont des artistes, et leur vie est décrite à travers un prisme qui en privilégie les aspects culturels et esthétiques.

La vitalité de Sarah Popp rend la lecture du roman entraînante. Captive, transbahutée dans le camion d’Anders, elle fait preuve de courage et de lucidité. Contrainte d’écrire, devant la pile de feuilles blanches, elle pense qu’« il est dur de reconnaître sa propre faiblesse. Elle aimerait que les objets qui l’entourent la comprennent, qu’ils manifestent leur soutien en créant une image inspirante, ce petit déclic que guettent tous les écrivains de fiction ! » Et même si elle se dit « non, je n’y arrive pas », elle écrit tout de même quelques pages où elle évoque des souvenirs d’enfance et de jeunesse.

Entre différentes anecdotes, on apprend que son père a été mis au ban de la société parce « qu’il avait distribué trop de coupons pour le lait à des femmes qui l’avaient embobiné avec leurs histoires de famille » durant la Deuxième guerre. Et aussi qu’à ce moment, Anders avait offert au père de Sarah un vélo afin de lui permettre de trouver du travail en dehors de la petite ville qui l’avait réprouvé. Toutefois, ces éléments semblent surgir en dépit de la volonté de Sarah. Elle pense que les figures du passé auraient dû rester ses « fantômes incompréhensibles ». Et elle se sent attaquée, elle a l’impression de lire dans les yeux d’Anders qu’elle est un « petit pion en bois qui se vante d’inventer des histoires et qui ne sait même pas dire la simple vraie réalité ». Elle tente d’argumenter, de le convaincre que les mauvais souvenirs font partie des romans qu’elle écrit, que la fiction est une sorte d’arrangement et de reflet de « la vraie vie ». Anders s’obstine, il est persuadé que pour « être délivrée », elle doit écrire ce qu’elle a vécu, sans le transformer dans une fiction.

Arrivée dans la datcha de la mère d’Anders, après un rocambolesque trajet où elle a dû prendre le volant du camion, Anders n’étant plus en état de conduire, Sarah écrira encore quelques pages sur les événements de sa jeunesse. Comme dans le camion-maisonnette, elle le fait presque malgré elle. La fiction lui paraît plus riche, elle lui apparaît même dans un rêve, sous une forme personnifiée :

Madame Fiction resplendit, ses yeux contiennent la Terre et une partie de l’univers, son corps est d’une diversité de formes infinie, dans sa poitrine habitent des hommes et des femmes, des clowns et des tragédiens, l’aventure, le grand air, une chambre minuscule rougeoyant dans des ruines, la magie inépuisable des liens entre toutes choses, ainsi que des confidences et messages universels destinés à qui veut les prendre entre ses mains et les lire pour lui seul. Sans oublier un petit garçon qui apprend à marcher, une deux, des ailes à ses chaussons neufs. L’art orne la chevelure tout en hauteur de madame Fiction, c’est la meilleure place.

La fiction romanesque est-elle plus riche, plus intéressante, plus captivante, et même plus nécessaire, que l’écriture autobiographique ? Rose-Marie Pagnard répond à cette question par la manière même de mener son récit, tandis que les dénonciations, tant voulues par Anders, y figurent en filigrane. De toute façon, comme le constatera très sereinement Madame Anders : « Sarah Popp écrit ce qu’elle veut. »