Comme de l'eau dans l'eau

La Plaine, futur proche. Les étés grignotent le printemps et colonisent l’automne. L’électricité est rationnée, le carburant hors de prix. Pour subvenir aux besoins de la famille, Marcelle travaille au Flacon, une fabrique de parfums. Elle consacre la majeure partie de son temps libre à son frère neuroatypique et fugueur, obnubilé par le retour de leur mère.
Étouffée par les mains glissantes d’un père malade et la pression d’un quotidien abrutissant, l’adolescence de Marcelle peine à éclore. Comme de l’eau dans l’eau est un roman brut qui crie les premiers émois d’un cœur inondé par la vase du monde. Entre la gendarmerie désertée du village, la station-service et l’usine, peu à peu, une voix aussi âpre que sensuelle s’évertue à dépasser l’horreur d’une jeunesse engloutie pour nous dire : moi aussi, j’existe.
La Veilleuse

Recensione

di Claudine Gaetzi
Inserito il 18.09.2024

Elle s’appelle Marcelle, « on t’a donné le nom d’un il avec deux l ». Comme en réponse au regret de la jeune femme de ne pas avoir deux ailes pour s’échapper de l’endroit où elle vit, elle est surnommée Mars. La voix narrative, qui reste anonyme, s’adresse à elle à la deuxième personne du singulier, pour retracer sa vie à La Plaine, dans un monde déprimant, post-contemporain, où règne une misère matérielle due à la diminution des ressources énergétiques, mais surtout une misère humaine : alcoolisme, chômage, espoirs perdus, troubles psychiques, abus, … Comment Marcelle se construira-t-elle dans cet environnement dévasté et peu soutenant ?

Marcelle travaille au Flacon, une usine qui produit odeurs et arômes artificiels. Alors que son frère et elle étaient encore petits, après de nombreuses absences dues à des cures de sommeil, sa mère n’est plus jamais revenue. Son père ne travaille plus, l’usine à charbon ayant fermé. Il est malade, toujours d’humeur maussade, et il n’a aucune activité utile. Il ne fait pas soigner Adam, son fils qui a d’importants troubles psychiques. Marcelle a la charge de veiller sur son frère, et de plus, elle subit chaque dimanche les caresses abusives de son père.

Depuis qu’ils ont été expulsés de leur maison, le père et ses deux enfants ont trouvé refuge dans le bâtiment désaffecté de la Gendarmerie. Cette maison se trouve au bord d’un fleuve très vivant : « […] le fleuve a des respirations. Comme des poumons, il lui arrive d’enfler, mais à intervalles plus espacés et cadence imprévisible. » Dans ce roman, le paysage et le ciel jouent un rôle important, ils apparaissent comme des éléments à la fois immuables et en constant mouvement, dont la présence est indéfectible. L’environnement naturel, même détérioré par la construction de routes, d’immeubles et d’usines, est régénérant et consolateur.

Le kiosque de la dénommée Laduc est aussi un lieu accueillant. Il est ouvert tous jours, offrant boissons et glaces, magasines et billets de loterie, on y peut raconter ses soucis, affalé au comptoir, tandis que trop souvent le téléphone sonne, car la tenancière « a le secret », elle soigne à distance verrues et brûlures, ou retrouve les objets perdus. Dans ce lieu, Marcelle reçoit soutien et réconfort.

Elle a un ami, Nic, qui est allé à l’école en même temps qu’elle. Tous deux étaient méprisés et mis à l’écart par leurs camarades, ce qui les a liés. Ils passent du temps adossés à l’un des piliers du pont, à compter les voitures qui passent au-dessus d’eux. Nic bégaie, il parle peu car chaque phrase lui coûte de grands efforts. Il consacre une grande partie de son énergie à accumuler du savoir, ingéré par différents médias. Mais surtout, il observe ce qui l’entoure. Il affirme que connaître son environnement, c’est augmenter ses chances de survie. Cependant, à la Plaine, regarder comment vivent les gens, est avant tout désolant. Il a appris « qu’il y a trois moyens chez les êtres vivants de répondre à un danger. Fuir, attaquer ou se figer. » Presque tout au long du récit, les principaux protagonistes semblent englués dans un quotidien inconfortable dont ils ne savent comment se dépêtrer.

Marcelle a une stratégie qui tient à la fois du figement et de la fuite lorsqu’elle subit les attouchements de son père et lors de sa première expérience de pénétration sexuelle par un garçon particulièrement égoïste et dédaigneux. Elle s’absente d’elle-même, comme si elle sortait de son corps. Cette forme de dissociation est un autre mécanisme de survie.

Elle dispose encore d’autres ressources. Sur « le banc de la Donzelle », à l’ombre d’un petit toit qui abrite deux carillons – vestiges d’un sentier didactique –, elle respire tout en laissant le son des clochettes « venir presser les pensées jusqu’à ce qu’elles touchent le fond et qu’enfin, on obtienne à nouveau un jus de cerveau qui soit potable ». Elle sait se régénérer par le vide, mais aussi en se reliant à des visions positives. Elle voit dans la robe de mariée, conservée jusqu’à l’expulsion de leur villa, la preuve que « le père et la mère s’étaient aimés ». Elle se rappelle s’être autrefois blottie contre sa mère, lors d’un pique-nique, et elle repense régulière à ce contact physique rassurant, pour ne pas en perdre la sensation. Parfois, la nuit, sa mère revient, en rêve : « C’est le pouvoir de l’inconscient. » Marcelle sent alors sa mère la scruter jusqu’aux tréfonds d’elle-même, sans jugement. Dans le rêve, le corps de la mère se mêle à un paysage rocheux et escarpé, auquel la fille s’accroche, avant de sombrer dans le lit d’une rivière, sous le regard toujours bienveillant de sa mère.

En parfaite cohérence avec le titre, le roman est traversé par de nombreuses comparaisons et images en lien avec l’eau. Avec la puberté et l’entrée dans le monde de l’usine, Marcelle a été confrontée à des bouleversements physiques et émotionnels :

[…] il t’arrive de vouloir l’installer dans un canapé, le changement, t’asseoir sur ses genoux pour qu’il reste sans bouger. Dans l’eau, toutes les particules auraient alors bien le temps de sédimenter, couvrant le lit des rivières et le plancher océanique d’un tapis tranquille. Mais toujours le changement se lève et te propulse vers l’avant. Il laisse le canapé inoccupé et fait rouler une vague qui vient, une fois encore, tout mélanger.

Être « comme de l’eau dans l’eau », c’est atteindre un point d’harmonie avec ce qui nous entoure, être porté, exister en faisant partie de quelque chose de vivant et d’indispensable à la vie. La quête que mène Marcelle, avec une obstination où la fragilité se mêle à la force de caractère, est rendue dans une langue tantôt âpre, tantôt poétique, dont la musicalité est indéniablement personnelle, pour dire la nécessité de se révolter contre ce qui nous brime, nous étouffe et nous brise.